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Scène de violences conjugales de Gérard Warkins

« Scènes de violences conjugales », jouée au théâtre de la Tempête, est une insolite immersion dans les méandres d’un sujet de société encore peu exploré au théâtre : la violence conjugale.

L’écriture et la mise en scène de cette semi-fiction sont de Gérard Watkins, dont nous savons qu’il a scrupuleusement étudié son sujet avant la mise en marche du processus d’écriture de cette pièce. Il y présente avec courage et sans manichéisme aucun, l’histoire âpre et déconcertante de deux couples qui peu à peu sont happés par un engrenage, une emprise et une stupeur de violences psychiques et physiques qui les ensevelissent radicalement.

Annie (Julie Denisse), submergée par la perte de la garde de ses enfants, rencontre Pascal (David Gouhier), issu d’un milieu plus aisé et artiste en manque de reconnaissance. Corrélativement, Rachida (Hayet Darwich), étudiante en mèdecine, croise le destin d’un provincial, Liam (Maxime Lévêque), venu s’installer en région parisienne. De mots tendres en termes arides, d’invectives déplaisantes en paroles avilissantes, de gestes doux en actes violents, les comédiens ondulent entre paroles et silences, sur un plateau épuré, syncopé par la batterie de Yuko Oshima.

Pour comprendre toute la justesse de ce qui se passe sur scène, devant nos yeux, il est intéressant de revenir sur le travail de l’auteur qui s’est immergé dans de longues et diverses recherches (documents, récits, témoignages, entretiens), rencontrant des victimologues, des médecins, des associations … ,cherchant des informations auprès de l’Observatoire des violences faites aux femmes (en Seine-Saint-Denis). Tout cela pour décrypter les différentes phases que traverse une femme pour se retrouver dans cette situation de femme battue, mais aussi pour cerner de quelle manière le bourreau a manœuvré. Il était crucial que les acteurs puissent prendre connaissance de la complexité de cette descente aux enfers, et d’en comprendre les rouages, tant au niveau mental et psychologique qu’au niveau corporel. Aux yeux de G. Watkins, ces investigations sont à la base de sa création, sa réflexion commençant par un travail en symbiose avec les quatre comédiens improvisant sur le plateau à partir des recherches effectuées en amont. Il lui est absolument nécessaire d’assimiler la personnalité de chacun des personnages, que l’improvisation des acteurs sur le plateau nourrit, avant de débuter l’écriture. Ce n’est qu’après ce travail commun, ce partage, cette recherche collective, que l’auteur s’isole pour écrire la pièce. Mais attention, il ne retranscrit pas véritablement toutes les improvisations : il utilise cette liberté de l’acteur pour créer ensuite une narration dense et puissante. Ce n’est donc pas une écriture à plusieurs comme le font certains collectifs. G. Watkins reste « maître à bord » et est bien l’auteur, tout comme il assure la mise en scène. Cette pièce est par lui-même qualifiée de semi-fiction, puisqu’elle entremêle des moments de vie réellement vécus avec des scènes narratives, écrites au gré des improvisations et des réflexions qui en sont issues. Cette incursion au plus profond de l’intime, d’une sensibilité et d’une violence dont l’enchevêtrement met en relief et les victimes, et les bourreaux (que l’auteur qualifie de « perpétrateurs » de violence), trouble avec intelligence le spectateur qui devient à son tour acteur de la pièce, en ce sens où la construction du décor est méticuleusement agencée pour créer une intimité que nous ressentons intensément, sans que le metteur en scène ait voulu créer un malaise. G. Watkins pense le spectateur comme un témoin se questionnant sur un sujet grave de société, essayant de discerner les mécanismes de violence qui se jouent sur la scène triangulaire qui fait allusion au triangle infernal victime/bourreau/témoin. Le plateau, au décor presque nu, est entouré (en quasi 360°) par le public, ce qui ne permet donc pas aux personnages de se dérober de la scène. Le rythme de jeu des comédiens est fulgurant, alerte, scandé par une bande-son jouée sur scène en direct. C’est une batteuse qui rythme les tensions et dissensions que le metteur en scène met en exergue, à l’aide d’un langage sonore acoustique qui fait écho à la pesante escalade vers la violence. La brutalité des gestes s’accentue tandis que les intensités perçantes des percussions résonnent. Et cela sous une lumière sensible, mouvante, au gré de ce que vivent et subissent les acteurs.

Sur cette scène trifrontale, les limites se pulvérisent et les relations vénéneuses et nocives s’installent  dans toute leur abomination et leur douleur. Les deux couples, dont les origines et le milieu social diffèrent, pénètrent peu à peu dans un mécanisme implacable que le metteur en scène explore méticuleusement. Mais il n’omet pas, au final, d’évoquer les démarches de chacun pour essayer de se reconstruire.

MY ABSOLUTE DARLING de Gabriel Tallent

« My absolute darling » est le premier roman de Gabriel Tallent. Sa genèse fut longue, près de huit années, en raison d’une progression réflexive qui convergea vers l’éclosion puis le déploiement d’un personnage singulier surnommé Turtle. 

L’auteur a effectivement entamé une écriture plutôt théorique, à une échelle presque démesurée, sur les phénomènes écologiques que sont le réchauffement climatique et la dégradation environnementale, tout en pointant du doigt la véhémence émanant de cette idée que l’homme se sent propriétaire de cette terre et de cette nature dans lesquelles il loge. Au fur et à mesure de la construction du récit, un développement multidirectionnel a pris forme, mais l’auteur changea alors d’optique pour se concentrer sur une jeune adolescente qui le touchait particulièrement. Il résolut d’en faire l’unique centre névralgique afin de raconter, comme il le confie, « l’histoire de son combat pour sauver son âme » (Bibliobs). Et cela sans omettre de naviguer au sein d’un paysage éblouissant, en totale adéquation avec le caractère fusionnel qu’entretient son héroïne à l’égard des éléments naturels. 

Le roman de Gabriel Tallent nous fait donc découvrir un moment charnière de la vie d’une jeune adolescente de quatorze ans, Julia Alveston, qui aime se faire appeler Turtle. La jeune fille est solitaire et peu affable. Elle refoule toute relation sociale, même dans l’unique lieu de collectivité où elle pourrait créer des liens : le collège. Sa carapace se meut en blindage contre l’extérieur, peu encline à le moindre sociabilité. 

Turtle a perdu sa mère depuis longtemps. Fille unique, elle est élevée par son père, Martin, dont l’ascendance exerce un pouvoir et une autorité indiscutables, au gré d’une aura pour le moins maléfique. Ils vivent tous deux dans une maison isolée, usée par le temps. Mais le lien qui les unit est à la fois amoral et inébranlable. Des éléments équivoques troublent l’atmosphère embarrassante de cette relation confusément malsaine et émotionnelle. 

Martin est un homme dur, exigeant, désenchanté et adepte du survivalisme. Il est aussi le bourreau de sa fille adorée (my absolute darling) : il abuse d’elle sexuellement et entretient une emprise psychique effroyable sur sa petite « Croquette ». 

Quant à la personnalité de Turtle, elle est pour le moins complexe. La jeune fille est d’une force incroyable. Elle est à la fois sauvage et débrouillarde, sait manipuler une arme comme personne, fabriquer tout et n’importe quoi avec ce que lui offre la nature, dépecer un animal,… Bref, son père l’a éduquée de manière à la préparer à la survie, dans ce monde désillusionné. 

L’unique parcelle de lumière que va rencontrer Turtle émane de la rencontre avec deux lycéens, Brett et Jacob, qui amusent la jeune fille. Les deux garçons sont infiniment intrigués par sa personnalité. Un lien va enfin se créer avec le monde extérieur. 

Turtle, tiraillée entre la fidélité à l’égard de son père et le discernement des turpitudes de sa vie, se trouve dans une posture si inconfortable qu’elle n’arrive pas à s’en éloigner, sinon par quelques escapades dans cet environnement invraisemblable de beauté qu’est la côte californienne de Mendocino. Lorsqu’on interroge Gabriel Tallent sur le ressenti de l’adolescente vis-à-vis de son père, il répond : « Elle l’aime. L’histoire tourne autour de sa résistance alors que celle-ci paraît impossible ; il s’agit de maîtriser son cœur et son âme, mais la difficulté tient à une situation où elle aime quelqu’un qui lui fait mal, donc elle se sent partagée et perdue » (En attendant Nadeau).

Et pour aborder le plus honnêtement possible ce personnage de Turtle, Gabriel Tallent dépeint les rapports entre Martin et sa fille avec une crudité et une perspicacité psychique déconcertante. L’auteur témoigne : « J’ai essayé de ne pas mentir et de ne rien céder à la simplification. Il y a dans notre société une tendance à tourner le dos à la complexité. Quand les choses deviennent complexes, nous préférons regarder ailleurs, surtout s’il s’agit de complexité psychologique. J’ai voulu faire le contraire. Pour faire honneur au personnage de Turtle, décrire son expérience de la manière la plus précise et la plus respectueuse possible. Car, oui, il arrive que l’on aime ceux qui nous font le plus de mal. Les situations qui sont très claires sur le plan moral le sont souvent beaucoup moins sur le plan émotionnel. Ne pas le comprendre, ne pas accepter cela, c’est contribuer à laisser les victimes dans l’isolement » (L’express). Gabriel Tallent fait donc acte de résistance. Son engagement, il le révèle à travers l’écriture. Et cette écriture est viscéralement féministe. Cet auteur de 33 ans a été élevé par deux mamans dont le militantisme sans faille a façonné son éducation. De surcroît, il a grandi au sein d’un splendide territoire en Californie du nord : Mendocino. Ces paysages magnifiques bordent une côte rocheuse aux plages sauvages, avec une nature époustouflante que Gabriel Tallent décrit scrupuleusement. Ce lieu mythique fut aussi le fief de la contre-culture lesbienne aux Etats Unis. Et c’est dans cette atmosphère que l’auteur a grandi et évolué. Fils de deux féministes intellectuelles et engagées (dont l’essayiste Elizabeth Tallent), il a été nourri par des valeurs égalitaires, au sein d’une cité considérée à l’époque comme progressiste et idéaliste. Toute cette éducation pour le moins singulière a forgé la personnalité de son héroïne : « Je suis féministe (…). J’ai pensé qu’il ne fallait pas que je cède au mensonge culturel et patriarcal qui veut que les victimes devraient avoir honte. Je me disais : écris-la clairement, sincèrement, laisse-la se tromper, laisse-la faire des erreurs pour lesquelles on demande des comptes à une jeune femme, et peu importe si elle est perdue, peu importe si elle est forte, peu importe si elle est divisée, peu importe la noirceur morale qui l’entoure, son innocence et sa dignité rayonneront sur la page » (Gabriel Tallent, Bibliobs). Et effectivement Turtle transcende ce roman avec toute sa complexité, elle le nourrit et légitime complètement le désir de son créateur Gabriel Tallent : nous sensibiliser, nous rapprocher intrinsèquement de ce petit bout d’adolescente torturée, et la comprendre, l’accepter, de manière nuancée, avec subtilité. 

Ce roman se concentre aussi sur l’abandon d’une société civilisée et le désir d’une vie libre, brute, sans domestication. Comme le dit Gabriel Tallent sur France Culture, « Turtle et Martin représentent une génération qui a abandonné le rêve américain. » D’où cette tentation de délaisser la moindre ingérence étatique, de négliger tout ce qui est politique, et de se préparer au pire. Ce qui explique la tendance survivaliste du père. Car c’est la désespérance qui l’emporte chez lui. Il ne croit plus en l’Amérique, et est donc pessimiste sur l’avenir. L’absence de confiance justifie l’étroitesse de cette sphère familiale, noyée dans la vastitude d’un paysage charismatique et ouvert à l’extériorité. C’est dans cette atmosphère que l’auteur a désiré suivre une combattante pleine de courage et d’énergie. Alors que la résistance paraissait bien illusoire. 

 

Editions Gallmeister

Traduit de l’américain par Laura Derajinski

Dépôt légal : mars 2018 (France)

120 BATTEMENTS PAR MINUTE de Robin Campillo

De l’émulation des corps.

Nous sortons chamboulés d’avoir visionné 120 battements par minute. Le fracas des mots qui s’agitent dans nos têtes implose: hâte, bataille, exaltation, urgence, colère, combat,... subsister, résister, respirer, exister, être

L’émergence de toutes ces sensations tient à la volonté d’un homme, Robin Campillo, fracassé en son temps par l’apparition du sida, et qui a enfin pu épancher toutes les émotions que ces années de lutte ont fait rejaillir. Et c’est à travers la frénésie, le souffle, mais aussi les tourments et les plaies du mouvement Act Up, dans lequel il milita, que le cinéaste retrace les débats et interventions de ces jeunes enragés et engagés pour la vie, alors que beaucoup d’entre eux étaient déjà condamnés.
L’épidémie du sida a totalement bouleversé les années de jeune homme de Robin Campillo. En 1983 le futur cinéaste intègre l’Idhec et y fait la connaissance de Laurent Cantet, qui sera toujours présent dans le parcours cinématographique de son acolyte. Parallèlement l’épidémie s’insère insidieusement au début de ces années 80 et atteint à l’aube des années 90 un seuil terrifiant, ce qui pousse Robin Campillo à entrer au sein d’Act Up en 1992. Il a peur et s’est éloigné du cinéma. Le rejet de la société, l’angoisse de la maladie, poussent tous ces anonymes, qu’ils soient gays, bi., trans., toxicos,... à se terrer. L’épidémie est à son apogée. Mais le bouillonnement tumultueux d’Act Up redonne au futur cinéaste la vigueur nécessaire à un retour à la vie, dans toute son énergie et sa puissance. Toutes ces personnes délaissées, esseulées, apeurées, vont enfin braver leur clandestinité et s’exprimer ouvertement, ensemble, pour qu’enfin la société sache, prenne en compte l’abandon et le rejet subis par eux depuis plus d’une décennie.
Le cinéaste a refait surgir ses souvenirs et les stigmates qui en découlent plus d’une vingtaine d’années après, laissant parler sa mémoire avec une émotion intacte. 

Robin Campillo a écrit un plaidoyer percutant en hommage à tous ces êtres militants actifs du groupe Act Up, qui ont osé prendre la parole alors que ce privilège leur était retiré, pour enfin se réapproprier une dignité et mettre en exergue le désintéressement de l’Etat pour une population meurtrie, ainsi que la rapacité d’une sommité de l’industrie pharmaceutique. Le cinéaste s’est attaché à dépeindre l’agitation, les divergences, la résistance, les échanges, que rencontraient ces activistes au sein même d’Act Up, et cela en suivant particulièrement trois personnages emblématiques: Sean (Nahuel Perez Biscayart), Nathan (Arnaud Valois) et Thibault (Antoine Reinartz).
Ces partisans sont en majorité jeunes et déjà séropositifs. Ils vivent à une allure allègrement cadencée, sans réserve. Pour s’enivrer et profiter au maximum du temps qui leur reste. Les règles régissant les réunions hebdomadaires du mouvement sont précises et citoyennes, en ce sens qu’elles respectent le débat égalitaire à travers une élocution démocratique. C’est pour cette raison que le film s’appuie à plusieurs reprises sur des séquences de réunion en amphithéâtre. Tout le fonctionnement d’Act Up y transparaît, avec un foisonnement intense que la manière de filmer amplifie, afin de rendre compte de l’intensité de ces rencontres nécessaires à l’organisation des différentes actions entreprises, et des joutes verbales permettant à chacun de s’exprimer sans tabou.
La parole et les actes, l’échange et les réactions, le débat et les interventions, avec pour but de surgir brusquement dans les sphères médicales, politiques ou sociales, afin de faire mouche, de sensibiliser tout à chacun pour montrer que tout le monde est concerné, même si peu de gens se sentent impliqués.

À la photographie, Robin Campillo a de nouveau retrouvé Jeanne Lapoirie. Ils ont pour habitude de toujours tourner à deux caméras, avec une prédilection pour la caméra portée, mais qu’ils n’utilisent pas avec agitation. Le but est juste de procurer un souffle qui allège la fluidité des mouvements en donnant aux images une flexibilité gracile.
Pour l’amphi, la mise en place des caméras est pour le moins étonnante. Ce ne sont plus deux mais trois caméras qui ont été disposées sur un seul côté de l’amphithéâtre (haut, bas et milieu) afin de capter en même temps différentes discussions, interventions ou altercations qui se déroulent conjointement dans ce même espace. Ce qui permet aussi de filmer en plans séquences, qui souvent sont d’une durée improbable, et cela à raison de multiples prises. Avec le travail de trois perchistes prêts à capturer les échanges de chacun, situés dans différentes zones de l’amphi. Tout cet agencement technique fut soigneusement préparé, grâce aux répétitions avec les comédiens, sous un éclairage pas trop intense, ni même accentué, afin de faciliter les prises de vue dans toute leur multiplicité directionnelle.
Les assemblées générales sont ainsi filmées avec une vivacité incroyable. Elles sont le pilier organique d’Act Up, le côté réflexif du mouvement, que Robin Campillo contrebalance avec d’une part les interventions chocs à l’extérieur, et d’autre part avec l’extase festive qui permet à cette population rejetée de se lâcher, de prendre du plaisir, de vivre à un rythme effréné. C’est l’urgence qui transparaît dans chaque plan; les cœurs battent intensément et les corps se déchaînent avec intensité. Avec en filigrane le besoin de s’extraire de l’invisibilité, face à une société aveugle et des pouvoirs publics apathiques. L’effervescence émerge à chaque plan dans ce film qui prend vie et chair dans une carnation éclatante, où le cadrage est souvent serré, au plus près des individus. La directrice de la photographie est une adepte de l’utilisation du zoom qui lui permet de travailler avec une malléabilité et une liberté l’autorisant à s’émanciper de certaines contraintes techniques. Jeanne Lapoirie peut ainsi, comme elle le confie, varier les focales avec célérité, sans s’embarrasser de procéder à la mise en place d’une autre optique. Elle n’hésite pas à improviser si soudain l’inattendu d’une action révèle une singularité qu’elle croit devoir capter. Les aléas sont les bienvenus. Rien n’est immuable.
120 battements par minute est aussi pulsé par des changements de vitesse et d’images d’un dynamisme immodéré, que ce soient le shutter qui produit des effets stroboscopiques (comme dans la scène de la Gay Pride) ou les multiples ralentis, ou bien l’utilisation de nombreux effets spéciaux. Le plus inouï reste ce désir de Robin Campillo de rougir la Seine, en hommage à l’idée hallucinante d’Act Up qui avait fantasmé d’ensanglanter le fleuve. Cette extravagance, éminemment chimérique, le cinéaste a voulu la projeter sur écran mais d’une manière hallucinatoire, où le choix de la chroma est d’une vivacité symbolique. Le sang, liquide organique circulant dans nos artères, dans nos vaisseaux, imprègne le film autant comme un breuvage vital que comme un poison toxique qui mène, par l’intermédiaire du virus infectieux, à la mort.
Quant à la structuration filmique, les liaisons entre les scènes sont souvent aériennes,en fondu enchaîné ou bien transitées par un procédé lumineux d’une sensibilité discrète.
Avec un tel matériau technique et filmique, nous imaginons que le montage, effectué de facto par Robin Campillo lui-même, fut un casse-tête monumental. D’autant qu’il ne monte jamais d’ours. Son principe est d’élaborer son film en progressant chronologiquement. Et c’est avec une immense sensibilité que le cinéaste nous transmet cette bouleversante histoire, imprégnée de son vécu et de ses souvenirs, cette matière à la fois brute et authentique, tragique et bouleversante, pleine d’amour, de folie, de terreuret de grâce. Accompagnée de comédiens saisissants: Nahuel Perez Biscayart, Arnaud valois, Adèle Haenel, Antoine Reinartz, Simon Guélat, Aloïse Sauvage, Félix Maritaud.... Les corps y frôlent l’extase et le danger à une vitesse folle... dans l’urgence.

La chose commune de David Lescot et Emmanuel Bex

« La Chose commune », spectacle éclectique à souhait, est le métissage d’une pluralité de textes tantôt slamés, tantôt chantés ou encore cadencés par une parole directe et pure, en union avec une matière sonore fondée essentiellement sur l’improvisation : le jazz. Cet hallucinant panaché nous interpelle sur un fait historique qui fut le fruit d’un appel à la résistance et à la révolution : la Commune. Et c’est à l’Espace Cardin que nous avons eu la chance de découvrir cet ovni artistique.

Nous discernons avec enchantement pourquoi David Lescot s’est joint à Emmanuel Bex pour créer ce concert composite. Le premier est l’auteur et le metteur en scène de la pièce. Il est à l’origine de cette idée d’exprimer ce qu’a représenté la Commune, ce bref « instant » que fut le printemps 1871, fleuron du soulèvement et de l’insoumission, allégresse républicaine nourrie d’idéaux qui font encore écho aujourd’hui : l’amélioration du statut des travailleurs, la lutte pour l’émancipation des femmes, la laïcité, la liberté d’expression, la justice…

Emmanuel Bex, grand organiste et chantre du jazz contemporain, mêle la fugitivité et la beauté de son art, de par son improvisation, à l’évanescence de ce que furent ces trois mois d’espérances démocratiques qui se sont éteints dans un bain sanguinaire.

Face à nous, sans le moindre décor, s’entrechoquent les mots et les instruments, pour dialoguer ensemble, dans 13 tableaux où fraternisent, aux côtés de D. Lescot et E. Bex, le slameur américain Mike Ladd, le batteur Simon Goubert, la saxophoniste Géraldine Laurent et la chanteuse Elise Caron.

Les magnifiques textes, pour certains écrits par D. Lescot et M. Ladd, sont aussi signés Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, Jules Valles ou encore Louise Michel.

Les femmes sont éminemment célébrées, car essentielles dans le rôle qu’elles ont joué durant la Commune. Nous nous devons de citer Louise Michel, anarchiste activiste et infatigable libertaire, ou encore Elisabeth Dmitrieff, jeune femme russe envoyée en mission d’information par Karl Marx pendant les évènements parisiens de 1871, et qui devint une étonnante pasionaria.

Belle union féconde que d’évoquer tous les héros et héroïnes de ce combat politique tristement éphémère, dont l’effervescence nous exalte et dialogue au son des compositions d’E. Bex. Ce concert est à la fois moderne, poétique, énergisant, rappé, slamé, joué, chanté, hurlé, verbalisé, improvisé… Les voix s’entrelacent avec l’orgue, la batterie, le saxophone. C’est un esprit de liberté qui se dégage de ce spectacle, tout en sollicitant notre conscience politique. Le militantisme de D. Lescot et E. Bex s’exacerbe dans cette hybridation entre les mots et l’espace sonore, jouissant d’une interfécondité à la fois flamboyante et instructive.

Mais n’oublions pas que les Versaillais ont anéanti les Communards. Alors unissons-nous et restons vigilants. Pour que ce spectacle, au-delà de sa créativité jubilatoire, garde son sens politique et mette en éveil nos consciences.

AU REVOIR LÀ-HAUT de Pierre Lemaître

Pierre Lemaître est un écrivain issu du polar qui, après s’y être fait une certaine réputation, s ‘est lancé dans l’écriture de ce qu’il appelle un roman picaresque, dont les deux antihéros évoquent la détresse des combattants de la première guerre mondiale face aux complications et aux injustices de la réinsertion des vétérans dans la société.

 

L’action débute au mois de novembre 1918, à moins de dix jours de l’armistice. Un lieutenant, du nom d’Aulnay-Pradelle, va bouleverser d’une manière tragique la vie de deux soldats que seule l’horreur des tranchées a jusqu’ici uni : Albert Maillard et Edouard Péricourt. Albert, petit employé de banque au civil, est un homme timide, craintif, dont l’humilité contraste avec la personnalité d’Edouard qui appartient à la très haute bourgeoisie française. Péricourt est un jeune homme immense, de nature fantaisiste, et artiste : c’est un brillant dessinateur. Fils de Marcel Péricourt, grand et richissime industriel très autoritaire, Edouard n’a jamais eu de reconnaissance de sa part mais a toujours été très protégé par sa sœur Madeleine. Sous le joug de l’infâme et crapuleux lieutenant Pradelle, Albert et Edouard vont frôler la mort. Ils vont s’extraire de l’horreur comme des âmes en peine et se souder à jamais pour tenter de survivre. Au milieu des décombres et de la débâcle, au sortir de cette vaste boucherie qu’a engendré la Grande Guerre, nos deux complices vont monter une vaste imposture pour le moins honteuse et évidemment scabreuse et périlleuse.

 

Pierre Lemaître a voulu retranscrire cette période des années 1919-1920 où les rescapés peuvent enfin rentrer chez eux ; seulement la France n’est pas apte à assumer leur intégration. Comme l’explique l’écrivain il y a lors de cet après guerre une « fureur commémorative pour les morts, mais on va assez mal s’occuper des vivants ». C’est l’injustice de ce manque de reconnaissance que l’auteur a désiré mettre en filigrane dans son roman. Alors que d’autres personnes, au pouvoir plus retentissant, vont profiter de cette fin de guerre en bénéficiant d’une nouvelle et prospère économie : celle de la pierre et du bois, nécessaires à la fabrication des cercueils, des tombes et des monuments commémoratifs.

 

Voilà qui nous ramène au personnage de Pradelle qui est un homme abject et manipulateur. Il n’a aucune morale. Que ce soit lors de la terrible bataille magistralement narrée par l’auteur ou que ce soit après la guerre, le lieutenant reste une figure diabolique et malsaine. Même son administration du regroupement de cadavres dans d’immenses cimetières est une abomination, n’inspirant qu’horreur et infamie. Pierre Lemaître aime à dire que Pradelle a un « petit côté Javert », en ce sens qu’ils sont tous deux des rapaces cruels et cupides : le « frisson de la littérature populaire ». Mais la hargne irrévérencieuse de Aulnay-Pradelle le mènera-t-elle vers un avenir prospère ?

 

Quelles armes reste-t-il à nos deux survivants ? Albert et Edouard sont anéantis, traumatisés. Et même si Edouard fait partie des privilégiés, il refuse de revoir sa famille et se fait passer pour mort. L’un des compères va alors devenir le protecteur de l’autre. Car Edouard n’a plus de figure humaine, au sens propre du terme. Il veut disparaître. Et Albert, dont il a sauvé la vie, se sent profondément lié à cet être si différent de lui. C’est son oxygène. Tous deux vont alors prendre une revanche peu vertueuse en élaborant une vaste arnaque grâce au talent d’illustrateur d’Edouard : ils vont vendre, sur la base d’un catalogue créé par notre dessinateur de génie, des monuments aux morts illusoires à toutes les communes qui le désirent. Et comptent ainsi prendre la poudre d’escampette dès qu’ils auront touché une très belle somme d’argent, avancée par des commanditaires très confiants. Rappelons d’ailleurs qu’en réalité 36000 monuments commémoratifs furent érigés à la gloire des combattants de la Grande Guerre morts pour la France. Voilà donc un agissement communément singulier qui heurte le bon sens du patriotisme. Un sacrilège que nos deux poilus, en désespoir de cause, vont établir lentement, en toute discrétion. Leur destin en sera-t-il brisé ?

 

Pierre Lemaître, lauréat du prix Goncourt, nous livre un récit romanesque d’une férocité déconcertante, où l’abomination de la désolation est narrée impétueusement et implacablement dans une France d’après-guerre traumatisée par la confusion et le chaos.

L’OMBRE DES FEMMES De Philippe Garrel

Le charme envoûtant de la dernière composition cinématographique de Philippe Garrel nous transperce avec une volupté et une humilité que seuls les grands faiseurs d’images savent engendrer.
L’intrigue, toute en simplicité, se joue sur une relation triangulaire maintes fois abordée : les liens qui unissent et désunissent un homme et deux femmes.

Manon (Clotilde Courau) et Pierre (Stanislas Merhar) vivent en couple dans un modeste appartement de l’est parisien. Ils sont liés par des sentiments très forts que le regard de Manon transcende magnifiquement, et par une passion professionnelle commune. Pierre est documentariste et Manon l’assiste pour réaliser et monter ses projets. Mais la situation précaire qu’engendre cette vocation artistique les oblige à vivre de petits boulots. 
Un jour Pierre croise une jeune stagiaire, Elisabeth (Lena Paugam), qui sème le trouble dans sa vie. Pris d’un désir charnel réciproque, ils deviennent des amants qui jouissent d’une harmonie physique dont aucun des deux ne peut se passer. Mais Elisabeth attend plus. Pierre, lui, n’a aucune intention de se séparer de Manon. Elle est sa colonne vertébrale, pleine d’admiration et d’amour pour lui. Seulement Manon ne se sent plus contemplée, ni désirée comme elle le voudrait. Alors elle aussi devient infidèle. Pour se sentir exister aux yeux de quelqu’un, pour inspirer une ardeur, un appétit, face à la négligence de son homme. Bien évidemment la situation chavire. Dans des circonstances hasardeuses Elisabeth croise Manon avec son amant et en informe Pierre. Manon rompt immédiatement. Mais Pierre, qui trouve légitime l’acte de son grand amour, ne sait pas choisir. Et de surcroît ne pardonne pas. Sa propre infidélité lui paraît plus excusable. Privilège bien masculin...  
La vivacité de l’émotion, substantifique moelle du cœur, habite avec force cette histoire où Philippe Garrel sonde les vicissitudes du sentiment amoureux, avec tous ses déboires et désenchantements. Pas d’idéalisme. Seulement une contemplation d’êtres ordinaires face à la complexité de l’attachement amoureux. Nous ressentons, de la part du cinéaste, une intense bienveillance envers ses personnages. Il filme dans une infinie douceur ces deux femmes amoureuses et un temps complaisantesquiaffrontent les évènements avec une force morale qui les pousse à avancer. « C’est vraiment un projet que je voulais féministe », affirme Philippe Garrel. Le fait de co-écrire avec son épouse Caroline Deruas (les deux autres scénaristes étant Jean-Claude Carrière et Arlette Langmann) lui a ouvert une porte sur la pensée intuitive de sa propre moitié. Comme il l’avoue lui-même: « ce qui m’intéressait surtout, c’était l’écriture inconsciente d’un couple ». C’est la troisième fois que Caroline Deruas participe à l’écriture des scénarios de son mari. Mais c’est la première fois que Philippe Garrel travaille avec Jean-Claude Carrière, légendaire scénariste qu’il vénère, à l’instar des grands « vétérans » (comme il les appelle) de la photographie avec lesquels il aime tant partager une vision esthétique singulière. Les génériques de ses films affichent des chefs opérateurs comme Raoul Coutard, Willy Kurant, William Lubtchansky ou encore Renato Berta qui a éclairé « L’ombre des femmes ». Les réminiscences de la Nouvelle Vague envahissent alors notre pensée, emplies de ces bouleversements esthétiques que les figures emblématiques de cette riche époque nous ont laissés. Jean-Luc Godard reste d’ailleurs le Maître absolu de Philippe Garrel. 
Renato Berta a une filmographie qui fait rêver (J.M. Straub, A. Resnais, M. de Oliveira, A. Tanner, J.L. Godard, A. Gitai ou encore A. Téchiné et R. Guédiguian...). Philippe Garrel, en évoquant son travail sur la lumière, le qualifie de « réaliste solaire ». Il éclaire avec subtilité ce film tourné en Scope Noir et Blanc 35mm, démarche rarissime dans le cinéma français actuel. Car Philippe Garrel demeure un cinéaste d’exception en la matière. Film après film, il tourne et monte en 35mm. Le numérique n’est absolument pas envisageable. La postproduction est donc entièrement réalisée en argentique ! (Hormis, pour une raison évidente, la copie DCP). Comme l’explique le cinéaste, le choix du Noir et Blanc est encouragé par des obligations budgétaires substantielles, sollicitant ainsi toute l’équipe technique à épurer la mise en œuvre de l’élaboration du film. Rien de superfétatoire. Ce qui amène aussi son charme au film. Choisir le Noir et Blanc dispense les comédiens d’être maquillés, et donne la liberté de trimballer moins de matériel d’éclairage. L’utilisation de l’argentique et les faibles moyens économiques ont obligé Renato Berta à filmer le plus souvent caméra à l’épaule, en s’adaptant à des objectifs peu lumineux et à une profondeur de champ limitée (déterminés par l’emploi du Scope et une sensibilité de 250 ISO). Jongler avec la lumière du jour était donc une contrainte nécessaire.
De plus, et toujours pour des raisons budgétaires, il était impératif de limiter les décors ainsi que les trajets pour passer de l’un à l’autre. Philippe Garrel tourne toujours ses films dans l’ordre chronologique du scénario. Par conséquent il fallait rapidement changer de lieu de tournage. Les décors devaient donc être très proches. Excepté quelques plans filmés en banlieue (au Fort d’Ivry), tout fut tourné dans le Xème Arrondissement sans que le choix des décors ne devienne une torture au niveau de l’harmonie des couleurs. Par l’usage du Noir et Blanc, la symbiose chromatique s’opère d’elle même. L‘apparente banalité des décors extérieurs peut aussi prendre une facture esthétique particulière sans qu’aucune transformation ne soit élaborée en amont. Pour ce qui est des intérieurs, c’est au sein d’une maison municipale libre (devant être restaurée) que l’équipe a pu s’installer.
Les extérieurs du Xème At parisien donnent à l’écran une vision presqu’irréelle de cette cité organique, avec l’illusion que le quartier est étrangement déserté (impression due aussi à la présence de peu de comédiens dans le film et à une figuration quasi-inexistante). Tout cela nous porte vers un univers dénudé et insolite. Ces choix esthétiques résultent aussi de la manière dont le tournage a évolué. Puisqu’il fut élaboré dans l’ordre chronologique de l’histoire, les comédiens ont accompagné leurs personnages tout en éprouvant progressivement leurs sentiments. Leur parcours affectif les a accompagné avec force. Mais il faut savoir que le travail en amont, à travers les répétitions d’avant-tournage, étaient déjà très poussées. Des mois de répétitions pour les acteurs afin de travailler chaque scène. Stanislas Merhar confie qu’ils se sont réunis tous les samedis pendant 6 mois, pour s’imprégner de chaque dialogue, de chaque silence, de chaque mouvement. Clotilde Courau, elle, explique que l’improvisation était proscrite. Cela n’exclue évidemment pas la « part de l’invisible » qui s’immisce de manière indéfinissable. Quant au chef opérateur Renato Berta, il met en avant l’échange nécessaire que l’équipe technique et les acteurs ont dû entretenir. Car Philippe Garrel ne fait, sauf problème inopiné, qu’une seule et unique prise par plan. Déjà, aucun découpage n’est conçu préalablement. Le metteur en scène répète sur le décor, puis décide d’une position pour la caméra, ainsi que la focale utilisée. Alors Renato Berta doit improviser pour placer ingénieusement ses sources lumineuses. Il doit s’accorder avec le réel.
Comme le révèle le cinéaste, tant que l’équipe n’est pas sur le décor, c’est encore l’inconnu pour la mise en scène. Ce n’est qu’en se retrouvant sur le lieu du tournage que se crée ce qu’il nomme l’ « écriture-caméra ». Nous comprenons ainsi le choix d’engager des chefs opérateurs chevronnés pour l’accompagner dans ces périples créatifs. Philippe Garrel n’est pas personnellement au cadre. Il se pose près de la caméra et détermine ses choix de cadrage avec un regard « extérieur ». Il n’utilise pas de combo. Donc pas de vérification du cadre ; juste un instinct artistique que révèle magnifiquement l’image. Quant au montage il l’effectue progressivement, au fur et à mesure que le tournage avance. Certains ont donc le privilège de visionner les rushes, séquence après séquence, en public averti. Le processus de construction filmique est ainsi réalisé avec un regard différent puisque la matière créatrice est simultanément palpable.
La singularité du cinéma de Philippe Garrel est aussi, comme nous avons pu le constater, basé sur un processus créatif bien particulier. Ce cinéaste, qui a dans le temps construit absolument seul ses films, maîtrisant ainsi chaque phase de production et chaque poste technique, travaille maintenant avec d’autres partenaires. Ils sont peu mais très expérimentés. Et cela au service d’un cinéma empreint d’un regard touchant sur la complexité des liens qui unissent et désunissent les êtres, sur cette sensibilité qui fragilise les rapports humains.
Dans « L’ombre des femmes » la tension et la solitude s’installent dans la vie de cecouple qui s’effrite, qui perd progressivement de sa force pour devenir vulnérable. Le cinéaste scrute les visages et les corps. Il y capte les moindres vibrations pour mettre en exergue des émotions à l’état pur. Ses comédiens sont captivants, même dans leur mutisme, et ses personnages sans faux-fuyant. Pierre est résolument narcissique. Il s’arrange avec sa propre morale, somme toute très « masculine », du moment qu’elle n’est pas la même pour Manon. Mais nous ressentons beaucoup d’intensité dans ses sentiments. La richesse de cette dualité et la réflexion qui en découle le rendront plus modeste. Quant à Manon, Philippe Garrel transcende cette sensibilité à fleur de peau qui la caractérise tant. Elle est toute en délicatesse. Cette fragilité qui affleure en elle est accompagnée d’une force qui lui permet de prendre des décisions, de bouleverser le couple qu’elle forme avec Pierre. Puis il y a Elisabeth, une jeune femme d’une grande honnêteté dans ses sentiments. Elle est libre, impulsive, vivante, mais finit par souffrir du manque affectif que son amant lui fait âprement ressentir. 
Nous sommes constamment habités par la présence de ces trois êtres. Nimbés dans une intime solitude, ils désirent sortir d’un abîme devenu insoutenable. Pour enfin accéder à une éclaircie apaisant leur souffrance. Le cinéaste signe ici un film d’une belle humanité, dans un Paris déserté accentuant le sentiment d’isolement de ses personnages. Il met en lumière une histoire simple et délicate, sublimée par un magnifique Noir et Blanc dont l’esthétique granuleuse apporte un charme que le dépouillement et la rusticité illuminent. L’accompagnement de la voix-off (qui nous fait penser à F. Truffaut) de Louis Garrel et la partition musicale de Jean-Louis Aubert y apportent une saveur supplémentaire.

CROSSWIND, LA CROISEE DES VENTS De Martti Helde (1/2)

L’organisation des plans-séquences, par leur radicalité, fut laborieuse et complexe. Et persuader les investisseurs de leur bien-fondé, difficile. Il fallut quatre années pour réaliser « Crosswind ». Et plus de 700 acteurs firent partie de l’aventure.

Pour chaque « tableau » la préparation du plan-séquence durait entre deux et six mois et le tournage de chacun d’entre eux une journée. Le nombre de prises de vues d’une scène pouvait aller jusqu’à une quarantaine. Le moindre petit mouvement d’un comédien ou encore une ombre imprévue pouvait gâcher la séquence. Le décor, habité par ces sculptures faites de chair et d’os, devait être parfaitement éclairé, organisé avant d’accueillir la caméra. Celle-ci serpentait, de manière sinueuse, afin d’être capable d’onduler à 360° sans qu’aucun élément technique, ni aucun mouvement humain, ne puissent entraver la prise de vues.

Une prouesse préparée en amont avec minutie, Martti Helde s’étant appuyé sur des recherches artistiques visuelles, primordiales pour son processus créatif. La sculpture et la peinture furent des sources nécessaires à l’élaboration de ces immenses fresques. Comme l’explique le cinéaste : « Nous avons utilisé l’histoire de l’art (…). La peinture pour le travail de la lumière. Comment la lumière est utilisée pour exprimer des sentiments. Et la sculpture pour comprendre comment le corps humain est représenté dans un état d’immobilité alors que dans le même temps, il exprime un sentiment de mouvement. (…) Nous cherchions la posture et la lumière qui exprimeraient le sentiment que nous recherchions. » Ce ne sont donc pas des œuvres filmiques qui ont inspiré Martti Helde.

Les atmosphères picturales de deux artistes ont été prépondérantes : celle du peintre français du 19ème siècle Jean-François Millet dont nous connaissons bien la manière de brosser de pauvres paysannes, travaillant dans la campagne immense et offrant ainsi une représentation forte de la nature et de ces vaillantes travailleuses ; et celle du peintre et dessinateur allemand du début du 19ème siècle Caspar David Friedrich. On disait de lui qu’il avait révélé « la tragédie du paysage », ses œuvres mettant en exergue une certaine mélancolie, avec une sensation d’isolement et de faiblesse face à une puissance intransigeante de la nature.

Et tous ces déportés, perdus dans la vastitude de la Sibérie, sont les otages de ce décor naturel qui annihile toute perspective de s’en réchapper, et se retrouvent de surcroît dans une sensation de temps figé. Le cinéaste et son directeur de la photographie, Erik Pollumaa, créent une image aux paysages magnifiques, avec une beauté et une lumière dont l’esthétisme tranche avec son sujet, la barbarie soviétique et la rudesse de la campagne sibérienne et de ses éléments contredisant l’élégance de l’illustration visuelle.

Le paradoxe est éminemment volontaire, renforçant cette sensation de somptuosité impertinente, bravant l’abomination avec grâce.

Afin d’élaborer avec justesse certaines scènes délicates, Martti Helde a même fait appel à des danseurs et à un chorégraphe pour obtenir une multiplicité d’expressions, qu’il allait jusqu’à prendre en photo. Ces propositions de positionnement du corps et d’expressivités aidèrent le cinéaste à travailler avec ses comédiens. Lui-même affirme qu’il devait diriger « des sentiments, pas des acteurs ». Quant à la composition chorégraphique des plans-séquences, la caméra virevoltant dans tous sens, elle devait être préparée avec une minutie qu’absolument rien ne devait entraver.

N’oublions pas qu’aucun effet spécial ne fut utilisé. L’exemple du temps passé sur le grand plan-séquence de 8 minutes se déroulant sur les quais de la gare est étonnant : il nécessita 16 heures de tournage. La multitude d’acteurs présents pour cette scène dut travailler 26 heures sans interruption. Cela pour tourner plus d’une quarantaine de fois la même scène. Une unique prise fut utilisable.

Voici donc une aventure exceptionnelle dont l’approche expérimentale est fascinante. L’étrange singularité de ce pari esthétique fou se met au service de l’Histoire, de la Mémoire. C’est une expérience sans précédent.

Les personnages ne se remettront en mouvement que lorsqu’ils rentreront chez eux, en Estonie. Plus de la moitié de ces déportés mourront. Quant à Erna, ce n’est qu’au bout de plusieurs décennies qu’elle sera informée de la destinée tragique de son époux.

Date de sortie : 11 mars 2015 - Réalisé par : Martti Helde - Avec : Laura Peterson, Tarmo Song, Mirt Preegel - Durée : 1h25min - Pays de production : Estonie - Année de production : 2014 - Titre original : Risttuules - Distributeur : ARP

CROSSWIND, LA CROISEE DES VENTS De Martti Helde (2/2)

L’art du mouvement. Cette préciosité, apanage du genre cinématographique, connaît un bouleversement déroutant dans le film ovni du jeune réalisateur estonien Martti Helde.

 

Cette œuvre formelle insolite aborde un fait historique que le cinéma n’a jusqu’ici jamais traité : la déportation en juin 1941 de 10000 estoniens, ordonnée par Staline. L’épuration par les soviétiques des pays baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie) est un événement effroyable que nous ne connaissons absolument pas. Le cinéaste désirait laisser un témoignage aux générations actuelles, mais aussi aux derniers survivants d’un peuple martyr qui attendait depuis longtemps ce moment de révélation d’un passé douloureux.

Aujourd’hui l’Estonie, qui partage une frontière avec la Russie, exprime encore son inquiétude en raison du comportement alarmiste du gouvernement russe. Martti Helde désire entretenir le travail de mémoire de son pays natal, en faisant de surcroît appel à la prudence, les discordes entre les deux pays étant toujours à vif. Les russes résidant en Estonie, principalement installés à l’est, représentent encore plus de 25 pour cent de la population du pays. C’est dire si la situation géopolitique est toujours en lien étroit avec le passé.

Pour raconter cette histoire avec le plus de véracité possible, Martti Helde s’est essentiellement basé sur les lettres de déportés et sur les témoignages de survivants. Il est important de savoir qu’il n’existe aucune autre archive estonienne : ni documents officiels, ni photographies, ni films. Il reste juste les mots et les dessins de ces personnes déracinées et condamnées aux travaux forcés ou à la mort. Car les soviétiques n’ont voulu inventorier aucun document manifeste ni aucune image gageant l’épuration de la population balte. Contrairement aux allemands qui classaient leurs méfaits avec méticulosité. Heureusement l’existence des témoignages et lettres de déportés ont permis au cinéaste de composer cette somptueuse et déchirante élégie, cadencée par une voix-off féminine incarnant l’empreinte épistolaire d’Erna, qui écrivit sans relâche tout au long de sa déportation.

L’ouverture du film nous plonge dans un univers champêtre et idyllique où deux amoureux, Heldur et Erna, vivent avec leur petite fille dans la félicité. Le noir et blanc est splendide et la lumière, divine. Nous ressentons le bonheur intense que vivent ces trois personnages : l’épanouissement des visages resplendit dans un mouvement fluide, au son de la voix d’Erna qui évoque ces instants délicieux. Il n’y a aucun dialogue. Juste sa voix. Puis c’est l’intrusion subite de bruits effrayants qui nous font basculer immédiatement dans la terreur. Découverte déroutante : tous les personnages sont maintenant figés. Des soldats russes emmènent Heldur et sa famille dans des camions où s’agglutinent des familles estoniennes ahuries, frappées d’une stupeur glaçante. Mais personne ne bouge. C’est la caméra qui se faufile et glisse au sein de ce tableau vivant, les comédiens se révélant à l’état de statue, avec des expressions et des postures paralysées et sidérées. Seuls des clignements d’yeux ou un léger souffle peuvent témoigner de la réelle immobilité des acteurs. Aucun trucage dans ce plan-séquence qui est le premier d’une longue série de scènes filmées de la même manière. Grâce à la caméra nous cheminons dans un espace pourvu de statues humaines, à l’instar d’une immense fresque dont nous découvrons chaque détail, et dont l’effet psychologique nous paralyse d’effroi. Le temps s’est interrompu.

C’est en lisant une lettre de rescapé, évoquant ce sentiment que le temps était figé, que Martti Helde a eu l’idée de retranscrire cette émotion terrifiante en statufiant ses comédiens et en gelant le moindre mouvement. Le cinéaste s’est essentiellement basé sur la vie et les lettres d’Erna. Et c’est elle que nous allons accompagner dans l’immensité de la campagne sibérienne, protégeant autant qu’elle le peut sa fragile fillette dans la torpeur de cette déportation. Heldur partira avec les hommes, dans un autre lieu inconnu. Erna écrira inlassablement à son grand amour. Elle le fera durant quinze longues années. Sa passion inaltérable la maintiendra en vie dans l’espoir de le retrouver un jour, unis dans leur patrie qu’elle décrit avec une affection si touchante.

Les mots d’Erna forgent la pulsation de la trame filmique, avec des phrases sans fioritures et une sincérité émouvante, relatant la pénurie de nourriture, le dénuement, le travail harassant, l’affaiblissement, la maladie, la souffrance et la solitude. L’image, elle, accapare notre réflexion. C’est une expérience troublante où les sentiments se bousculent, où le regard est désorienté par ce parti pris esthétique audacieux, dénué de dialogues et uniquement accompagné d’une voix-off émouvante.

Notre perception est en émoi. Le film laisse une place probante à la méditation.

Date de sortie : 11 mars 2015 - Réalisé par : Martti Helde - Avec : Laura Peterson, Tarmo Song, Mirt Preegel - Durée : 1h25min - Pays de production : Estonie - Année de production : 2014 - Titre original : Risttuules - Distributeur : ARP

BIRDMAN - Ou la surprenante vertu de l’ignorance - D'Alejandro Gonzales Inarritu

A. G. Inarritu nous plonge allègrement dans un univers théâtral new-yorkais fantasmagorique. Il y exhibe le mystère microcosmique d’une troupe de comédiens hallucinés et hallucinants, à la recherche d’un prestige et d’une reconnaissance essentiels à leur équilibre, mais dont l’harmonie psychique peut se révéler tout à fait insolite. 

Le cinéaste mexicain rythme son film au travers des préoccupations obsédantes d’un acteur en manque de légitimité, Riggan (Michael Keaton), dont la célébrité se résume au personnage de super héros Birdman, rôle qui lui a amené fortune et gloire. Hollywood l’avait alors proclamé star, tout comme Batman avait autrefois permis à Michael Keaton de connaître une immense notoriété. Tout cela procure au film un effet de miroir assez jouissif. Car il y a matière à mettre en exergue le conflit de l’acteur avec son propre ego et d’en explorer les tréfonds. Les comportements saugrenus se mêlent aux permanentes remises en question, aux doutes, à un égocentrisme dont nous ne savons s’il est risible, pitoyable ou d’une tristesse infinie. Les comédiens, sur le tournage, le ressentirent avec lucidité mais n’ont pas pour autant hésité à ironiser sur leur propre sort, affrontant cette mise en abîme avec éclat.

Le cinéaste nous fait ainsi partager les affres de Riggan, esprit tourmenté nageant en plein chaos. Cet homme a « héroïquement » refusé de tourner le 4ème volet de « Birdman ». Habitué aux blockbusters, il a préféré remettre en question son statut de super héros afin de trouver un nouvel épanouissement dans un art qu’il juge plus honorable : le théâtre. Cette phase de réincarnation le met en danger, tant sur un plan professionnel que sur un plan psychique. Nous plongeons dans une tornade tumultueuse où s’entrechoquent les émotions les plus diverses, secouant vertigineusement nos comédiens en pleine répétition d’une pièce de Raymond Carver, « What we talk about when we talk about love » (1981). Même s’il en est l’acteur de renom, celui sur qui la pièce pèse, il va se retrouver face à un comédien à l’ego surdimensionné, surgissant dans l’aventure peu de temps avant la première représentation puisqu’il remplace au pied levé une personne blessée. Mike (Edward Norton) est brillant, cinglé, dévastateur mais aussi d’une sensibilité extrême. Il est l’ouragan qui va bouleverser ce microcosme déjà bien écorché. Il veut jouer « vrai », au point de totalement déstabiliser ses partenaires. Mais sa réputation à Broadway est déjà excellente et la critique en sa faveur. Il a maintes fois arpenté les planches avec brio. Tout cela aiguisera l’émulation entre lui et Riggan.

Là encore A. G. Inarritu a choisi un comédien avec une image forte. L’exigence d’Edward Norton est de notoriété publique. Cet électron libre a un grand appétit créatif et une expérience des planches qui corroborent la nature même du personnage qu’il interprète.
Edward Norton, à la lecture du scénario, s’est immédiatement identifié à Mike. Le dévoilement d’une telle personnalité l’intéressa aussitôt, sa causticité n’hésitant pas à affronter un rôle proche de sa propre individualité. 

Le duo incisif « Riggan - Mike » s’amuse de l’image du tandem « Keaton - Norton », tout comme le doublon « Birdman - Riggan » se joue de « Batman - Keaton ». Hollywood affronte Broadway, la célébrité et le clinquant bravant la sincérité et la solennité de la scène théâtrale. 

Nous voici donc plongés dans les extravagances du cerveau de Riggan, dont le bicéphalisme perturbe les réactions et l’évolution psychique de ce personnage hanté par le double dont il ne peut s’extirper : Birdman. La voix du héros masqué habite son esprit au point de le tourmenter de manière obsessionnelle et d’anéantir l’éventuelle autonomie de sa pensée. Il est de surcroît entouré de personnes névrosées dont les troubles émotionnels l’affectent directement : sa fille (Emma Stone) qui sort de désintoxication et qu’il a engagé comme assistante, sa maitresse peut-être enceinte, son ex-épouse encore très présente, l’influence coercitive de son agent, ... Lui qui rêve de se consacrer à cette nouvelle chance de considération professionnelle, à devenir un artiste à part entière, est perturbé en continu. Le doute s’installe inexorablement en lui. 

A. G. Inarritu a décidé de nous présenter ce film en nous donnant l’illusion qu’un seul et unique plan avait été tourné (hormis la toute fin). L’extrême mobilité de la caméra qui glisse et s’immisce avec vivacité le long des multiples couloirs du théâtre, aussi étroits soient-ils, allant des coulisses aux loges, des cintres à la scène, des bureaux aux toits, de la rue au bar avoisinant, scande avec entrain et sans coupure apparente les déboires et mésaventures inhérents à ces personnages névrosés. C’est en vérité une succession de longs plans-séquences, animés de secousses, de gesticulations, d’une circulation tourbillonnante et agitée, aspirant à une prouesse filmique et une prestation de jeu exceptionnelle, réglées comme une partition musicale, et vigoureusement accompagnées par le tempo des percussions du batteur mexicain Antonio Sanchez.

Le cinéaste a très vite pris la décision de rythmer son « plan-séquence » selon une perspective sonore bien spécifique. Les pulsations du film suivraient les percussions à la fois élémentaires et sauvages créées par le musicien, s’entrechoquant ainsi à l’instar des battements de cœur et frémissements des personnages. A. Sanchez a improvisé de multiples fragments musicaux, enregistrés comme s’ils se jouaient en live pendant le film. Le cinéaste désirait ainsi les faire écouter sur le plateau afin d’en ressentir l’immédiateté, la tension, les perturbations.

A. G. Inarritu a ainsi tourné peu de plans, mais d’une durée conséquente, sans ponctuation filmique évidente. La délimitation des séquences est quasi imperceptible, l’invisibilité résultant d’effets bien rudimentaires, en jonglant entre autres avec l’éclairage, rendant ainsi tout raccord insaisissable, ou en effectuant très sèchement un panoramique de sorte que l’extrême célérité du mouvement annihile toute perception de transition. Le travail d’Emmanuel Lubezki, directeur de la photographie reconnu et ayant travaillé pour des cinéastes comme Alfonso Cuaron, Terrence malick ou encore Tim Burton, fut un partenaire de haut niveau pour la réalisation de « Birdman ». L’art avec lequel sa caméra déambule, et dans le décor labyrinthique du Saint James Theater à Broadway (le tournage s’étant déroulé dans l’illustre théâtre) et dans les décors reconstitués en studio (l’étroitesse des coursives et des loges nécessitant une telle reconstitution), force le respect. La préparation fut de haute volée. Les répétitions furent filmées, de sorte à préparer et millimétrer le moindre mouvement, déplacement, dialogue... A.G. Inarritu tourna en premier lieu dans le théâtre avec des doublures. Puis il fit appel à ses comédiens pour évoluer dans un vaste hangar, afin de déterminer chaque trajectoire et mouvement de la caméra, avec pour décor des lignes dessinées à même le sol pour imaginer l’espace. Enfin, avant de réaliser son film, il filma les répétitions de ses acteurs dans le théâtre pour cerner absolument tous les gestes, comportements, agitations, circulations que chacun devait opérer. Il faut savoir que les acteurs de cinéma américains ne sont pas accoutumés aux répétitions. Même s’ils n’étaient pas coutumiers d’une telle approche, elle était indispensable puisqu’aucun écart ne pouvait être toléré sur le tournage, quel qu’il soit. L’exigence du plan séquence, de surcroît avec une caméra constamment en mouvement, oscillant et progressant prestement dans ce lieu clos, nécessitait une perception visuelle et un discernement absolument rigoureux de la part de toute l’équipe technique et des acteurs. La concision devait mener à la perfection. Le temps de tournage étant relativement court, une trentaine de jours, et la durée de certains plans d’une longueur étonnante, le hasard et l’erreur n’avaient aucune place. E. Lubezki et A.G. Inarritu orchestrèrent brillamment ce tournage ambitieux, en glissant d’une nuance lumineuse à une autre pour mettre en exergue les dispositions affectives des personnages, et discerner leur état psychique et réflectif. Les ellipses sont astucieuses. Les deux heures de film permettent de découvrir les quatre jours depuis la Générale jusqu’à la première représentation de la pièce de R. Carver. Et cela, dans l’illusion d’une prise unique. Seul Riggan, à la fin du film, aura le pouvoir d’interrompre le plan séquence. Pour une raison que je vous laisse découvrir. 

Pour écrire ce film, A.G. Inarritu a travaillé avec trois scénaristes. Ce procédé lui fut absolument nécessaire. L’échange franc et sans détour avec ses congénaires lui permit d’avancer dans son récit, en partageant ses idées avec celles des autres, chacun écrivant de son côté et exposant toutes les semaines ce qu’il avait de nouveau à proposer. Le cinéaste pouvait alors affronter l’avis intransigeant de ses partenaires d’écriture, les idées de chacun s’entremêlant et bouleversant le processus créatif avec densité, les egos des scénaristes s’en trouvant bien bousculés !

Mais pendant le tournage, il y eut un ultime changement au scénario, A.G. Inarritu s’étant décidé à changer la fin qui pour lui perdait de sa crédibilité au fur et à mesure qu’il filmait ses personnages.

« Birdman » reste un film musclé, d’une dynamique impétueuse et endiablée, l’exubérance de ses héros à la fois excentrique et narcissique rythmant avec une vivacité extrême cette prouesse cinématographique détonnante. Le cinéaste y décrit de manière impitoyable les bouleversements intrinsèques d’individus singuliers et artistes, profondément perturbés par le regard des autres qui demeure absolument nécessaire à la félicité de leur corps et de leur esprit.

LOIN DES HOMMES de David Telhoffen

« Loin des hommes » est le deuxième long métrage du scénariste et cinéaste David Oelhoffen, après « Nos retrouvailles ». Le réalisateur nous plonge dans une adaptation très libre de la nouvelle « L’Hôte » (1957) d’Albert Camus, extraite du recueil « L’exil et le royaume ».

L’action se déroule en Algérie en 1954, alors que les prémisses de la guerre d’indépendance sourdent. Les maquisards, cachés dans les montagnes de l’Atlas, agissent en manoeuvrant des opérations brutales et violentes, que les forces militaires françaises cherchent à stopper de manière radicale.
Au milieu de nulle part un instituteur, Daru (Viggo Mortensen), vit retiré dans une école enclavée par des montagnes arides et désertiques. Il enseigne à de jeunes arabes la géographie, l’histoire française,... Ces gamins, qui vivent tous dans cette région isolée, se rassemblent tous les jours autour de Daru pour apprendre, s’instruire. 
Un jour, un homme arrive avec un prisonnier usé, affaibli, pour le confier à l’instituteur (qui fut officier de l’armée française). Daru est chargé de conduire ce berger algérien, Mohamed (Reda Kateb), aux autorités policières de Tinghit, à une journée de marche de son école. Le paysan, auteur du meurtre de son cousin, y sera inéluctablement condamné à mort. Daru est absolument contre l’idée de livrer un homme pour qu’on lui ôte la vie. C’est un humaniste dans l’âme. La valeur de l’être humain se situe pour luibien au-delà de toute violence. Son bien-être moral et psychique lui dicte de ne pas juger cet homme dont le visage porte une douleur immense, ni de prendre parti à sa destinée. Viggo Mortensen, qui s’est amplement documenté sur Albert Camus, dit de l’écrivain : « Prendre des décisions morales, c’est ce qu’il a fait toute sa vie, il a essayé de prendre toujours les bonnes décisions, pas des décisions idéologiques. Je vis cela comme le point de vue de mon personnage. »
Mais faire fi des évènements qui commencent à bouleverser le pays tient de l’utopie. Daru ne veut pas choisir « un camp », ne désire aucunement s’immiscer dans un conflit qu’il n’a pas vu arriver, lui qui vit depuis longtemps loin des hommes. La réalité des circonstances va bouleverser l’instituteur. Il va devoir faire face à cette situation critique. Le metteur en scène, David Oelhoffen, explique pourquoi il a adapté la nouvelle d’A. Camus : « Je l’ai ressenti comme une réflexion sur la difficulté de l’engagement politique (...) J’ai retrouvé dans la problématique que vit Daru (...) des questions que je me pose : la difficulté de s’engager, la difficulté d’y voir clair dans un monde instable, la difficulté de l’action, la tentation du repli sur soi. »
Plusieurs évènements vont pousser Daru et Mohamed à prendre la route. Tout d’abord le berger rejette l’idée d’être libre de partir : il implore Daru de le mener à Tinghit pour être jugé, alors même qu’il en connaît la sentence. Deux incidents vont de surcroît décider l’instituteur à accompagner le prisonnier : l’attaque de son école par des algériens bien déterminés à se venger eux-mêmes du meurtre, et l’irruption menaçante de trois colons qui veulent tuer Mohamed en raison du carnage qu’a subi dans la nuit leur bétail. Daru n’a plus d’autre choix que de fuir rapidement pour protéger la vie de son « hôte ». Le chemin sera long, rude et semé d’embûches.
David Oelhoffen a changé plusieurs choses de la nouvelle camusienne. Daru y était un pied-noir de nationalité française. Pour le film, le réalisateur l’a doté d’origines espagnoles. L’instituteur est français, fils d’étrangers, s’étant battu pour la France pendant la seconde Guerre Mondiale, et n’enseigne qu’à des enfants algériens. Il n’est pas totalement intégré chez les pieds-noirs. Le personnage confie d’ailleurs à Mohamed, au cours des rares discussions qu’ils entretiennent peu à peu lors de cette marche infernale, qu’il est observé comme un étranger par les colons, et qu’il passe pour un français auprès du peuple arabe. Quant à Mohamed, le cinéaste l’inscrit dans son histoire en tant qu’individualité unique, sa singularité dépassant totalement la démarche de Camus lorsqu’il parle de « l’Arabe ». La tramescénaristique l’enrichit et le dévoile avec une grande humanité. 
Le film n’est pas essentiellement axé sur l’instituteur, comme dans la nouvelle ; il décrit les liens qui se tissent entre deux personnes de qualité, en respectant chaque pensée individuelle. En évoquant le personnage de Mohamed, David Oelhoffen raconte : « Au départ c’est une fourmi dans un plan large, puis il se rapproche, c’est un hommecourbé, un masque, à la fin il prend toute l’image, il l’habite. Entre temps, Daru a appris à le connaître, à le regarder. ». L’adaptation du réalisateur et scénariste est riche, captivante et émouvante. Son point de vue amène une dimension nouvelle à l’histoire d’origine. Beaucoup d’évènements sont aussi rajoutés : l’offensive des arabes qui veulent éliminer Mohamed, l’arrivée des colons qui désirent venger l’élimination de leurs bêtes, mais aussi une embuscade qu’un groupe FLN (dirigé par un vieil ami de Daru et d’anciens compagnons de lutte qui obligent nos deux héros à les suivre) subit avec chaos et fracasde la part de l’armée française. La mort est omniprésente, alors qu’elle est le reflet d’un rejet absolu pour Daru. Chaque camp veut qu’il prenne parti, lui ne veut pas. Il sera pourtant amené à tuer, ce qui le mettra dans une rage folle. Sa résolution de ne pas céder à la violence, quels qu’en soient le sujet ou la personne, n’en fait pas pour autant un homme faible : il sait se défendre et protège inlassablement Mohamed. Le berger est, lui, peu valeureux, mais son apparente apathie n’est pas pour autant un gage de lâcheté. Son courage est ailleurs, dans une loyauté sans failles envers les siens. 
Mais il y a une présence qui elle aussi fait partie intégrante du film : la nature, avec ses paysages rocailleux, arides et ingrats. Tandis que les éléments s’y déchaînent, les deux héros affrontent ces montagnes intransigeantes, inhospitalières, qui appellent à la modestie. La menace s’infiltre partout, tant par la nature écrasante et astreignante que par la présence des militaires français, des rebelles, et des colons qui crient vengeance. Le film, tourné durant l’hiver 2013, a pour décor les montagnes du Haut-Atlas (entre Asni et Ouarzazate), le relief ressemblant beaucoup à celui de l’ouest algérien où a lieu le récit. Le directeur de la photographie, Guillaume Deffontaines, a utilisé le plus possible l’atmosphère froide et rigoureuse des pentes montagneuses situées au nord, de manière à fuir les lumières chaudes et chaleureuses du massif marocain, et de se fixer sur des zones ombragées. Mais certains décors, comme l’école, ne pouvaient être construits que sur le versant sud. D’où le surplus de contraintes, comme le tournage de certaines scènes une fois le soleil enfouit derrière les crêtes, ou la construction d’un bouclier en forme de Spi adossé à l’école, la voile d’une trentaine de mètres empêchant l’éclat solaire de gêner les prises de vue intérieures. Cette impression de froideur pénétrante, d’un temps hivernal, était nécessaire pour David Oelhoffen afin d’accroître la densité, la difficulté d’un voyage harassant dans une région abrupte, aride et quelquefois ingrate. Tout cela tourné en format 2 :35, en Scope Anamorphique. Cette image panoramique permet de capter les personnages en les insérant au sein d’un paysage vaste, escarpé et engloutissant, où les individus paraissent infiniment petits et fragilisés, dominés par la nature et un climat revêche.
Tous ces éléments nous mènent vers une vision à laquelle le cinéaste aspirait aussi : la spécificité du western. Avec l’omniprésence des paysages désertiques, aventureux et scabreux. Les grandes étendues naturelles sont ici caractéristiques d’un lieu sauvage et spécifique de ce genre cinématographique. De plus les groupes rivaux (colons, autochtones) s’opposent, prêts à combattre jusqu’à la mort. Et l’armée française fait elle aussi partie de l’histoire, prête à exterminer le peuple arabe en rébellion. 
Tous ces codes, transvasés de l’ouest américain à l’ouest algérien, sont présents dans notre imagination. 
Au sein de ce climat morbide et plein d’effroi, les rapports entre les deux hommes s’étoffent, la compréhension et l’émotion l’emportent. Daru désire transmettre à Mohamed cette idée fondamentale que la vie est précieuse, que sa valeur est inestimable et qu’il ne doit pas la sacrifier. Cette marche est une épopée qui glorifie la vie, alors même que les deux héros sont acculés par un conflit menaçant et une agitation confuse et angoissante.
Le manque soudain de repères stables, le désenchantement, mais aussi l’éveil sur des problèmes présents depuis déjà longtemps mais que personne ne voulait voir... tout cela oblige ces deux individualités à faire des choix. Le film est une quête humaine subtile, pleine de grâce et de stupeur. Et les compositions musicales de Nick Cave et Warren Ellis accompagnent le cheminement de Daru et Mohamed, mais sans être endémique. Le réalisateur et sa monteuse, Juliette Welfling, désiraient que le rythme filmique soit lent, mais qu’il soit néanmoins interrompu à plusieurs reprises par des actions brusques, périlleuses, pour entretenir une appréhension sous-jacente et rendre le spectateur inquiet, tendu, comme le sont les personnages. L’évolution sonore y est très travaillée et explicite. Les bruitages sonores, provenant diégétiquement des éléments naturels qui happent Daru et Mohamed, résonnent vivement et soulignent ainsi l’âpreté des hauts-plateaux de l’Atlas. Quant à la musique, elle intercède au sein de ces phases de lenteur, et s’immisce lorsque les deux personnages sont seuls, prêts à se découvrir. La progression musicale se calque sur leur rapprochement relationnel, en ce sens que, d’une musicalité rugueuse, on passe petit à petit à des airs plus harmonieux, alors que la confiance s’installe, accompagnant ainsi les confidences des deux hommes et leur amitié naissante. David Oelhoffen s’est bien évidemment beaucoup documenté sur cette période qui marque le début de l’effondrement colonial, en s’aidant entre autres des « Chroniques algériennes » d’A. Camus, qu’il trouvait si clairvoyantes. Mais « Loin des hommes » est avant tout une aventure humaine, une recherche à la fois intérieure et altruiste. Une quête qui passera certes par la désillusion mais permettra à ces deux hommes de s’ouvrir, de se révéler, malgré leurs différences et le contexte chaotique dans lequel ils tentent de survivre. C’est un périple épineux, dangereux, où les consciences sont bousculées. Un bel hymne à la vie, à la liberté de choix, à la générosité et à l’ouverture. Alors qu’un pays se divise et se déchire, deux êtres dissemblables se rencontrent et apprennent à communiquer.

IMPRESSION, SOLEIL LEVANT - L’histoire vraie du chef-d’œuvre de Claude Monet

Le Musée Marmottan Monet, qui fête ses 80 années d’existence, célèbre à l’occasion d’une exposition temporaire la fameuse toile peinte par Claude Monet : « Impression, soleil levant ». Cette idée insolite commémore de surcroît un anniversaire important dans l’histoire de la peinture : les 140 ans de la première exposition de la Société des Artistes Anonymes (15 avril 1874), où fut présenté ce tableau emblématique qui donne son nom au mouvement impressionniste.

La toile, légendaire ornement pictural de la collection permanente du Musée Marmottan, se révèle être le fruit d’une histoire originale que de précieuses recherches vont nous dévoiler.

De nombreuses questions se sont posées quant à l’élaboration et au parcours du tableau. Et c’est en termes très précis que les différentes investigations nous livrent des réponses pointues, donnant vie à une œuvre qui se positionne de manière cruciale dans l’histoire de l’art. Ce beau périple est parsemé de près d’une soixantaine de toiles de maître, ainsi que de 25 tableaux peints par Claude Monet. S’y ajoutent moult documents et photographies qui apportent des informations concises affinant avec clarté notre propre questionnement.

Lors des années 1860 – 1870, l’aurore, les balbutiements des premières lueurs du jour, tout comme leur agonie à l’heure où le soleil décline et que la lune apparaît, sont à l’origine d’analyses picturales chères à Eugène Boudin ou encore à J. B. Jongkind. Toutes ces déclinaisons de lumière sur l’immensité du ciel et de l’eau énoncent un travail sur les flux et reflux de l’intensité lumineuse sur les éléments. Ces deux grands peintres sont les maîtres incontestés de C. Monet, et ont une place privilégiée dans l’exposition. Ils ouvrent ce parcours analytique et artistique et ce, en compagnie de trois autres virtuoses : Delacroix, Courbet et Turner (découvert à Londres par C. Monet aux alentours de 1870). Ces influences esthétiques enrichissent notre perception des différentes inspirations du peintre, avec des toiles élaborées avant 1872 qui témoignent des origines du développement créatif de C. Monet.

L’étape iconographique qui s’ensuit présente « Impression, soleil levant », célèbre tableau du Port du Havre embrumé et vaporeux, qui trône parmi des œuvres picturales et des photographies (dont certaines de Gustave Le Gray) du site portuaire, accompagnées de plans définissant les multiples approches et les distinctions de chaque point de vue. Ces investigations vont même jusqu’à établir les heures des marées, ainsi que celles des levers et couchers du soleil, jusqu’à dater rigoureusement la réalisation de la toile de C. Monet : le 13 novembre 1872 à 7h35. Le peintre se trouvait dans sa chambre d’hôtel et regardait en direction de l’est lorsque cet instant magique et éblouissant, au travers de la brume, a transpercé son regard et sa vision d’artiste.

Une autre toile de Monet, datant aussi de 1872 et provenant d’une collection privée, nous fait découvrir « Le port du Havre, effet de nuit », œuvre plutôt singulière par sa vision nocturne. Nous pénétrons alors dans une salle où figurent deux grandes oeuvres de Claude Monet : « Le déjeuner » (1868) et « Le boulevard des Capucines » (1873). Le lien avec « Impression, soleil levant» est qu’elles furent toutes trois présentées à la première Exposition des impressionnistes, comme la nommera le journaliste Louis Leroy dans son article pour Charivari. Nous sommes le 15 avril 1874, à l’occasion de la première exhibition de la Société des Artistes Anonymes dans les anciens ateliers du photographe Nadar. Les œuvres présentées, issues de la créativité de près de trente artistes (Courbet, Degas, Pissarro, Sisley, Renoir, Morisot …), objectent les exigences imposées par le Salon Officiel. « Impression, soleil levant » (titre original extrait du livret de l’époque) n’enthousiasme pas les critiques, l’hostilité provenant sûrement d’une approche esthétique extrême en comparaison des deux autres toiles qu’il y présente. Mais l’article de Louis Leroy n’en demeurera pas moins à l’origine de la dénomination du mouvement artistique.

En mai 1874, le collectionneur Ernest Hoschedé devient le propriétaire d’«Impression, soleil levant » pour une somme de 800 francs. Mais quatre ans plus tard le tableau a un nouvel acquéreur, le docteur Georges de Bellio, pour seulement 210 francs ! Nous percevons bien le désintéressement que procure la toile à cette époque. Et nous pouvons aussi constater que sa désignation a changé : « Impression, soleil couchant ». L’œuvre va alors être léguée par Georges de Bellio à sa fille Victorine, mariée à Eugène Donop de Monchy. Ce dernier insistera à plusieurs reprises pour prêter « Impression… » lors de diverses expositions alors que ce sont d’autres Monet qui lui sont le plus souvent réclamés.

L’exposition s’intéresse alors à quelques-unes des œuvres issues des collections des propriétaires successifs de l’œuvre de Monet, pour nous stipuler une fois de plus qu’ « Impression… » était loin d’être un élément essentiel de leurs acquisitions. Ce détachement, du fait d’une absence de désir des organisateurs des exhibitions, est un fait récurrent, attesté par de nombreux documents qui nous mènent toujours à cette même conclusion.

Mais « Impression… » va connaître des rebondissements qui la mèneront vers une destinée plus florissante. Le couple Donop de Monchy décidera d’entreposer le tableau au Musée Marmottan le 1er septembre 1939 en raison de « risque de guerre ». Signalons que le Musée est alors voué aux collections de l’Empire, et que le mouvement impressionniste n’y est absolument pas représenté. « Impression, soleil couchant » sera clandestinement transportée à Chambord, en compagnie des œuvres du Louvre, pour y être camouflée six années. Mais le tableau appartient désormais au Musée Marmottan : Victorine et Eugène Donop de Monchy en font don le 23 mai 1940. L’œuvre a gardé le titre d’ « Impression, soleil couchant » et ne reprendra le terme de « soleil levant » qu’en 1965. Ce n’est qu’à partir des années 1950 que l’œuvre acquerra une certaine notoriété, suite à l’organisation d’expositions consacrées à Claude Monet ou au mouvement impressionniste, ainsi qu’à l’élaboration de publications spécialisées.

Sur la fin du parcours, où nous redécouvrons des toiles d’Alfred Sisley ou de Camille Pissarro, des tableaux de C. Monet datant des années 1880 témoignent de la plénitude de l’esthétique amorcée lors d’ «Impression, soleil levant », approche encore singulière dans ses réalisations de 1870. Y figurent « La plage à Pourville. Soleil couchant » (1882) ou encore « Soleil couchant sur la Seine, effet d’hiver » (1880).

Voici donc un itinéraire pictural à la fois enrichissant et esthétiquement fleurissant qui met en exergue la naissance d’une mouvance artistique dont la dénomination est issue de l’œuvre devenue emblématique de Claude Monet : « Impression, soleil levant ». Citons le peintre lui-même qui, en 1897, dit à propos de la première exposition de cette fameuse toile : « J’avais envoyé une chose faite au Havre, de ma fenêtre, du soleil dans la buée et au premier plan quelques mâts de navire pointant… On me demande le titre pour le catalogue, ça ne pouvait vraiment pas passer pour une vue du havre ; je répondis : Mettez impression. »

Nous aimerions associer cette exposition à celle du Musée du Luxembourg où l’hommage à Paul Durand-Ruel, sur le pari impressionniste, s’affilie divinement bien à l’histoire du chef-d’œuvre de Monet relaté à Marmottan.

Impression, soleil levant - L'histoire vraie du chef-d'oeuvre de Claude Monet - du 18 septembre 2014 au 18 janvier 2015 - Musée Marmottan Monet - Paris

Sonya Delaunay (1885-1979) Les Couleurs de l'Abstraction

Une vaste rétrospective dédiée à Sonia Delaunay emplit actuellement les salles du MAM. Le visiteur peut y déambuler à travers les différentes époques de la vie de l’artiste, et ainsi y découvrir les multiples facettes de sa créativité foisonnante et innovatrice.

Près de 400 œuvres sont exposées, témoins de la pluralité artistique de cette grande pionnière de l’abstraction, qui se réjouissait de combiner les arts appliqués et la sacro-sainte discipline artistique qu’incarnait la Peinture.

Ne soyez donc pas surpris de pouvoir vous émerveiller devant des toiles époustouflantes mais aussi de vous enthousiasmer devant des décorations murales, des créations textiles, des publicités, des costumes de théâtre, des articles de mode… ou encore un coffre à jouets ou une mosaïque. Quant à la poésie, elle représentait une dimension vitale, puisqu’elle animait le souffle artistique de cette créatrice hybride, dont la curiosité et l’ouverture aux autres et au monde furent le moteur d’un travail acharné, joyeux et surtout coloré.

L’exposition nous permet d’intégrer et d’accompagner chronologiquement le cheminement de cette femme dont l’œuvre prit naissance dès les premiers balbutiements d’un 20ème siècle fourmillant, et se prolongea jusqu’au crépuscule d’une longue et riche vie, vers la fin des années 70.

Sara Sophie Stern nait en 1885 près d’Odessa, en Ukraine, au sein d’une humble famille juive. Confiée à son oncle maternel Henri Terk, avocat fortuné vivant à Saint-Pétersbourg, elle évolue dans un cercle bourgeois où les artistes peintres, écrivains, poètes… se côtoient, et grandit ainsi dans un milieu où la création artistique est amplement estimée.

Elève à l’Académie des Beaux-Arts de Karlsruhe, en Allemagne, elle accomplit déjà des portraits et autoportraits réalisés à la mine de plomb ou au fusain, ainsi que quelques esquisses de nus et de paysages. Nous pouvons en découvrir quelques-uns dès l’entrée de l’exposition.

Mais très vite elle décide de se rendre à Paris. Nous sommes en 1905 et elle n’a que 20 ans. Le fauvisme l’interpelle particulièrement. C’est au Salon des Indépendants qu’elle entrevoit les toiles de Gauguin. Elle est touchée par son synthétisme formel, où les couleurs en aplat, d’une vivacité éclatante pure, sont cernées de noir. Cette approche picturale inspire Sonia. En attestent ces magnifiques tableaux réalisés entre 1906 et 1908, comme « Philomène », « La finlandaise » ou encore « Jeune finlandaise ». L’essence de la couleur résonne, les traits et contours y sont accentués, surlignés. Les différentes tonalités s’agencent de manière structurale et la pureté de ses choix chromatiques aux accents intenses est époustouflante. Quelle modernité !

Sa perception est déjà toute singulière. Sa démarche créatrice prend naissance grâce à cette perpétuelle exploration formelle, baignée dans la lumière et la couleur.

Pour obtenir la nationalité française, Sonia épouse un galeriste et critique d’art, Wilhelm Uhde. C’est une union liée uniquement par l’amitié. Cet homme expose des peintres comme Braque, Dufy, Vlaminck… et un jour arrive un certain Robert Delaunay. Sonia croise Robert en 1909 à la galerie. Elle divorce rapidement et se marie en 1910 à cet homme qu’elle aime profondément, avec qui elle partagera son avidité créatrice et son amour de l’art. Ensemble ils amorcent une épopée abstractive qui éclot de la pureté de la couleur, de la vivacité des tons, de la lumière. Ils posent un œil neuf et aspirent à émanciper la peinture de son aspect figuratif. Leurs proches sont esthètes, poètes… Leur envie : s’inscrire dans l’harmonie d’une existence joyeuse et créative, en perpétuel lien avec les arts et la beauté. Leur union donne naissance au simultanéisme, cosmos imprégné de « prismes colorés », où la couleur détient une toute-puissance constructive et cadencée, jaillissant du contraste et de l’influence mutuelle que chaque sphère colorée crée en se rapprochant d’une autre. L’œuvre est alors animée par ce frémissement des tons qui s’entremêlent et s’opposent, comme nous le révèle cette magnifique toile peinte en 1913 : « Le Bal Bullier ». La déstructuration formelle est rythmée par ces nouvelles combinaisons de couleurs qui se créent grâce aux contrastes simultanés.

Il est important de s’arrêter un instant sur ce que représentait cette sensibilité toute particulière que Sonia Delaunay ressentait lorsque ressurgissaient les souvenirs de son enfance en Russie : les vêtements bigarrés du folklore slave, les marchés aux étalages ardemment colorés, les jardins éclatants… ces couleurs vives ont dès le départ imprégné son univers pictural. Et ses voyages en Espagne et au Portugal, baignés de ces teintes resplendissantes, ne feront que renforcer la vivacité de ses choix chromatiques.

Mais déjà elle commence à créer au sein d’autres domaines : la couverture de son fils (1911), formée d’une mosaïque de diverses étoffes, le coffre à jouets (1913), … ainsi que des vêtements et des décorations murales. Le simultanéisme y est de rigueur, l’artiste désirant développer sa créativité autant dans la peinture que dans les arts appliqués. Tout est propice à expérimentation, et bien entendu la littérature n’échappe pas à la passion de Sonia. Grande admiratrice de la poésie de Blaise Cendrars, elle s’associe à lui pour colorer « La Prose du Transsibérien et de la Petite Jehanne de France », ou encore illustre ses œuvres littéraires préférées de multiples papiers aux configurations géométriques éclatantes.

L’échange est au centre des recherches esthétiques de l’artiste. Elle converse avec toutes les formes artistiques, en les interconnectant et en supprimant toute notion de hiérarchie entre elles. Sonia Delaunay s’inscrit dans une démarche avant-gardiste où l’art s’exprime librement, indépendamment de tout confinement au sein d’une discipline.

Après avoir mis en exergue ses « Prismes électriques », avec cette vitalité de cercles et de courbes éblouissants, Sonia continue à travailler sur cette combinaison du réel et de l’imagination, avec ces entités concentriques abstraites.

Pendant la première Guerre Mondiale, elle et Robert séjournent en Espagne et au Portugal. La peintre y déploie son énergie en réalisant des costumes de théâtre et des vêtements. La mode prend une place conséquente puisqu’elle décide de commercialiser ses créations à Madrid, puis à Paris. C’est un succès. En 1925, elle collabore avec un créateur de mode, Jacques Heim, afin de concevoir au gré de différentes matières, des motifs, des tissus aux imprimés novateurs, des costumes de ballet,…Sonia Delaunay aime explorer, s’enrichir de toutes les substances artistiques.

Du couple Delaunay éclot une abstraction de plus en plus épurée. Ils sont présents au Salon des Réalités Nouvelles et, en 1937, Sonia crée trois immenses panneaux décoratifs pour habiller les Pavillons de l’Air et du Chemin de fer à l’Exposition internationale des arts et techniques. La Galerie Denise René la soutient et expose ses toiles. Mais la Seconde Guerre Mondiale surgit, et Robert meurt en 1941. La peintre est dévastée et aura toujours le dessein de faire reconnaître le travail de son mari, afin que son œuvre se distingue durablement et que les gens la comprennent et en cernent l’importance.

La suite de l’exposition nous permet de découvrir l’évolution de l’artiste vers une gamme chromatique en mutation, avec des gouaches abstraites, libres créations émotionnelles.

Sonia entretiendra ce souffle créatif jusqu’à la fin de sa vie et ce, en continuant d’explorer les autres disciplines, comme dans son travail avec les Editions Artaurial, sa réalisation de mosaïques, de tapisseries, ou encore de tapis.

Cette grande dame aura imprégné de couleurs et de lumière l’univers pictural et la mode, en effectuant un voyage vers l’épure et l’abstraction, en harmonie avec toutes les expressions artistiques. De la vie partagée avec son époux, elle dira :

« Nous nous sommes aimés dans l’art comme d’autres couples se sont unis dans la foi, dans le crime, dans l’alcool, dans l’ambition politique. »

BANDE DE FILLES de Celine Sciamma (1/2)

« Bande de filles » est le troisième long-métrage de la scénariste et réalisatrice Céline Sciamma (après « Naissance des pieuvres » et « Tomboy »), qui s’immisce de nouveau au sein d’une jeunesse qu’elle capte avec tendresse, subtilité, et clairvoyance. Elle s’intéresse ici à l’adolescence de jeunes filles noires de banlieue en quête d’apprentissage, qui se heurtent à leur entourage qu’il soit familial, amical ou environnemental. La diversité des aspects de la vie sociale de ces grandes et joyeuses gamines relate la manière dont les normes et les mœurs s’organisent dans cette banlieue de Seine-Saint-Denis, et comment ces adolescentes perçoivent et encaissent les règles qui la régissent. Céline Sciamma s’intéresse à ce moment particulier où ces jeunes filles ont besoin de s’affranchir des préjugés, de la domination des garçons, du poids familial,…

Marieme (Karidja Touré) est une adolescente d’une quinzaine d’années qui vit dans une cité de banlieue parisienne, ancrée au milieu de ces immenses tours des années 60-70 où l’on circule à pieds, les gigantesques dalles étant reliées les unes aux autres par des passerelles et une multitude d’escaliers.

La première séquence du film montre la fin d’un match amateur de football américain, joué par une équipe de jeunes filles. Nous les suivons alors lorsqu’elles rentrent chez elles et découvrons l’agencement extérieur de la cité, ainsi que les réactions qu’elles ont lorsqu’elles croisent des groupes masculins, et ce jusqu’à ce que Marieme rejoigne son domicile. Dès ces premières scènes la cinéaste capte les comportements des adolescentes suivant leur cheminement au sein de la cité et leurs diverses rencontres. Le ton est donné, les contraintes explicitées.

Nous découvrons rapidement que Marieme se sent emprisonnée tant au sein de sa famille (responsabilité de ses sœurs, soumission face à un frère violent et autoritaire, manque d’une maman qui doit travailler la nuit…) qu’au sein de la cité (lois dominantes des garçons) et de l’école. Elle qui désire faire une filière générale subit la dureté du système qui lui fait comprendre qu’elle n’y a pas sa place. En colère, Marieme sort du lycée et croise un groupe de trois filles qui, la voyant furieuse, s’intéresse à elle. L’adolescente se lie à ce trio constitué de la meneuse Lady (Assa Sylla), d’Adiatou (Lindsay Karamoh) et de Fily (Mariétou Touré), et prend un nouveau nom : Vic. Son allure change, ses vêtements aussi. Son insertion dans la bande lui permet de fuir par intermittence la pression quotidienne, de braver les interdits et d’oser s’imposer dans un univers qui jusqu’à maintenant l’annihilait. Elle pense découvrir une certaine liberté. Son corps s’adapte à cette métamorphose. Son audace transparaît au fur et à mesure qu’elle se plonge dans ce joyeux collectif, lui procurant ainsi de brefs instants de folie enjouée, de partage et de communion. Mais comme dans tout cheminement, les obstacles ne les épargnent pas. Les codes du quartier, dominé par l’autorité des garçons, Vic les retrouvera aussi passé le périphérique. La drogue, le proxénétisme, l’ascendance masculine, … en s’éloignant de sa bande et de sa famille elle replonge dans d’autres collectifs et s’y fond pour ne plus être sous le joug de ce grand frère qui anéantit son désir d’être une femme, d’exister en tant que telle. La vie reste rude mais son émancipation est à ce prix. Elle connaît les rouages et sait les outrepasser. Seulement le chemin est long et solitaire.

Sans oublier que la violence physique entre filles a aussi sa place chez ces adolescentes. Céline Sciamma, qui s’est documentée sur ce thème, signale à ce propos que ce n’est pas un phénomène nouveau. Seulement on n’en parle pas ou peu. Les rixes urbaines auxquelles nous assistons sont pour la cinéaste des luttes, des contestations militantes qu’intrinsèquement elles ignorent mais qui relèvent d’une objection, d’une riposte à l’agressivité ambiante.

Céline Sciamma avait, comme elle le confie à Positif, « la volonté politique de représenter des filles, d’aller dans leurs coulisses, d’aller à la fois dans des choses fantasmatiques et absolument cliniques. L’envie d’explorer le « métier » de fille ». Ce désir transparaît avec beaucoup d’intelligence, et traite avec tact de sujets difficiles : l’éclosion de sa propre identité, de quelle manière elle se construit, la floraison de la sexualité, le sentiment d’isolement et de détresse, mais aussi l’énergie et la vitalité de l’adolescence, la beauté des corps, le partage et la complicité. Car l’amitié est un facteur inépuisable d’amour chez les jeunes. Vic (Marieme) y puise une force qui l’aide à avancer, même si le lien avec une bande reste une aventure éphémère, un passage. Un de ces instants les plus jouissifs pour Vic et ses trois amies est lorsqu’elles se retrouvent dans une chambre d’hôtel, endroit neutre par excellence, où personne ne pourra juger ni entraver cette fusion de quatre adolescentes qui peuvent enfin se « lâcher ». Les corps se libèrent sur un air de Rihanna, loin des astreintes et des regards oppressants qui régissent leurs vies.

Date de sortie : 22 octobre 2014 - Réalisé par : Céline Sciamma - Avec : Karidja Touré , Assa Sylla , Lindsay - Durée : 1h52min - Pays de production : France - Année de production : 2013 - Distributeur : Pyramide Distribution

BANDE DE FILLES de Celine Sciamma (2/2)

Céline Sciamma filme la fragilité et la précarité de ces adolescentes en pleine mutation. La force, la vitalité et la gaité qui illuminent ce groupe de jeunes filles, la cinéaste nous en dévoile les coulisses. Et y insère une autorité non négligeable : cette immense zone urbaine qui régit le déplacement des clans, des corps.

Il y a eu un casting sauvage qui a permis à la cinéaste de rencontrer plus de 200 jeunes filles, mais elle a aussi effectué avec sa directrice de la photographie, Crystel Fournier, un casting de repérages urbains. La nécessité d’une insularité citadine, où la rencontre des corps est inéluctable, et le désir d’une architecture au graphisme démentiel, où la verticalité des immeubles domine l’espace, étaient des éléments indispensables à ce que recherchait la cinéaste. De par sa beauté architecturale mais aussi pour créer un espace fictionnel vibrant, où la tension monte facilement. Crystel Fournier et Céline Sciamma ont dû faire des repérages caméra dans la cité car le format Scope, choisi pour filmer la proximité des quatre adolescentes, mais aussi pour la profondeur de champ et l’aspect qualitatif des flous, ne correspondait naturellement pas à la verticalité des tours. Elles ont pu renoncer au 1,85 : 1 (format envisagé en cas de non évidence des résultats) après des essais probants avec le Scope (2,35 : 1). La cinéaste put ainsi mettre en évidence la pétulance des filles au sein d’un cadre qui retranscrit les déplacements et attitudes de chacune, l’oscillation des corps entre eux, la différence de position de l’une à l’autre.

DIRECTION D'ACTEUR

Il y avait aussi une volonté de laisser les quatre jeunes actrices improviser quand elles se retrouvaient ensemble. Elles sont magnifiquement liées par une connivence où l’impulsivité, la tchatche et l’exubérance nourrissent l’image avec une vivacité et une fraîcheur que l’allongement du format permet d’englober dans toute sa spontanéité. Crystel Fournier a d’ailleurs beaucoup filmé ces instants à la fois frivoles et solennels en accompagnant les filles en panoramique ou en travelling. Elle confie avoir tourné maints plans séquence qui furent par la suite découpés lors du montage. Ce qui laissait aux actrices une latitude dans l’improvisation que Céline Sciamma recherchait pour certaines scènes. La cinéaste et la directrice de la photo sont toutes deux d’anciennes « pensionnaires » de la Fémis, la première du département Scénario, et la seconde du département Image. Leur collaboration ne tarit pas depuis « Naissance des pieuvres ». Sur « Bande de filles » Céline Sciamma est scénariste, réalisatrice mais elle est aussi à l’origine des costumes. Cela lui permet de débuter la phase préliminaire d’un film en façonnant, en charpentant les personnages qu’elle a imaginés. Il est très important pour elle de chercher un style, une allure vestimentaire, le langage passant aussi par la manière de s’habiller, et l’expression de ce qui s’en dégage. Elle a jusqu’ici choisi de tourner avec des acteurs non professionnels. Elle leur parle souvent lorsque la caméra enregistre, pour les orienter, les guider en direct sur le plateau. Mais elle qui a jusqu’à maintenant dirigé une jeunesse qui l’interpelle, au point de nous livrer de belles réflexions sur ces bouleversants apprentissages de la vie, se sent prête à partager de nouveaux horizons avec un sujet qui traite de personnes plus mûres, en travaillant avec des acteurs professionnels.

CHROMA

Autre point crucial du désir de la cinéaste : son envie de couleur. En écrivant son scénario Céline Sciamma pensait déjà très nettement à une tonalité de bleu, avec un désir de lumière plutôt monochromatique. Le travail de Crystel Fournier, qui explore cette recherche sur le chroma et la luminosité, est de ce fait très enrichissant. D’abord elle a voulu distinguer esthétiquement les deux cités où se déplacent régulièrement les corps de ces jeunes en devenir. Elle explique : « La cité principale était très peu éclairée (…). L’ambiance est une déclinaison de lumières froides avec des contrepoints chauds et de larges zones d’ombre. La seconde cité (…) fonctionne à l’opposé de la première, ambiance chaude avec contrepoints froids. »

Quant aux intérieurs des appartements, elle travaille aussi sur des tonalités particulières. Ce qui lui paraissait risqué, c’était d’éclairer l’épiderme avec des couleurs froides mais le rendu sur les peaux noires des jeunes filles est esthétiquement beau (contrairement aux peaux blanches qui supportent mieux une tonalité chaude). Cette avidité de bleu fut donc probante, et les préoccupations formelles de la cinéaste servies de manière optimale pour mettre en valeur les visages et les corps de ses protégées.

OSSATURE FILMIQUE

Quant à l’ossature filmique, Céline Sciamma la construit de manière à ce que chaque phase de cette période d’adolescence que traverse Marieme soit séparée par des plans noirs conséquents qui battent la mesure de son histoire et de son évolution. La réalisatrice retranscrit les différentes expériences que traverse cette jeune fille en marche vers une féminité et une indépendance, en lutte avec tous les éléments extérieurs. « Le cinéma est le seul espace où on partage la solitude de quelqu’un » pense-t-elle. Nous sommes ainsi les témoins de cet isolement psychique que traverse Marieme et qui la mènera vers sa propre existence. Nous finirons avec ces quelques mots de Céline Sciamma : « J’ai pensé à Jane Austen, à Jane Campion, à de nombreux récits où une jeune fille veut vivre ses désirs, cherche à s’émanciper et se confronte à son époque, son milieu social et sa famille. »

Date de sortie : 22 octobre 2014 - Réalisé par : Céline Sciamma - Avec : Karidja Touré , Assa Sylla , Lindsay - Durée : 1h52min - Pays de production : France - Année de production : 2013 - Distributeur : Pyramide Distribution

PAUL DURAND-RUEL - Exposition au Musée du Luxembourg

Le pari de l’impressionnisme
Manet, Monet, Renoir...

« Durand-Ruel était un missionnaire. C’est une chance pour nous que sa religion ait été la peinture. » 
                                                                                                                                                           Pierre-Auguste Renoir

Le Musée du Luxembourg a décidé de faire honneur à un homme, Paul Durand-Ruel, qui fut marchand d’art, galeriste passionné, garant d’un activisme fougueux et enthousiaste grâce auquel les peintres impressionnistes trouvèrent un soutien sans failles et obtinrent une place privilégiée dans l’histoire de l’art. Paul Durand-Ruel (1831 – 1922) va livrer tout au long de sa vie un combat acharné pour faire reconnaître les valeurs et le talent d’un cénacle d’artistes récusés, qui provoquaient l’indignation générale. C’est dire si le galeriste s’est mis en péril, avec une constance et une persévérance qui ont renforcé son rôle de médiateur inspiré, et cela à travers une indéniable intuition d’avant-gardiste. Ce marchand d’art fait des choix audacieux, déterminé à influencer les collectionneurs, à provoquer un désir face à cette mouvance esthétique novatrice, pour bien entendu engendrer un capital artistique nécessaire à la survie de tous.
La commissaire de cette exposition, Sylvie Patry, a rassemblé moult toiles que le marchand a achetées, puis revendues, puis de nouveau acquises. Le choix des œuvres sélectionnées résulte d’une recherche appliquée, exercée au travers des mémoires de P. Durand-Ruel, de ses lettres, et de documents d’époque. L’agencement des différents espaces permet de découvrir les principales phases que le marchand d’art a traversées, au fil de ses rencontres artistiques décisives. 
Paul Durand-Ruel est un bourgeois, catholique fidèle et monarchiste convaincu. Ce qui n’entravera jamais ses relations avec les peintres auxquels il croit, et dont les profonds désaccords d’opinion sont parfois incontestables. Il ne mélangera jamais ses convictions politiques personnelles avec ses goûts esthétiques, respectueux du travail et des opinions de chacun. 
Dès les années 1850, il s’enthousiasme devant la beauté des toiles de Delacroix (dont « L’assassinat de l’Evêque de Liège »), alors chef de file du romantisme, et apprécie des peintres issus du paysage réaliste comme Rousseau, Corot, Courbet, Millet... C’est ce qu’il nomme « la belle école de 1830 » (il acquiert près de 200 C. Corot et une centaine de T. Rousseau). Le jeune homme a la chance de pouvoir travailler avec son père, galeriste, dont il prendra la relève au milieu des années 60. Déjà il décide d’acheter en grande quantité les œuvres des peintres, tente d’obtenir d’eux l’exclusivité pour maîtriser les valeurs marchandes, et élabore de vastes collections. 
Lors de la guerre franco-prussienne, il fuit Paris pour Londres et transporte ses toiles afin d’y agencer des expositions. Il parle anglais, fait rare pour l’époque, et il est à ses yeux important de briller à l’étranger et d’y diffuser les œuvres artistiques françaises. Mais c’est aussi dans la capitale anglaise qu’il fait des rencontres déterminantes: celles de Claude Monet et Camille Pissarro, aux alentours de 1870. Il est conquis et expose leurs toiles dans sa succursale londonienne (mais aussi à Bruxelles). Il revient à Paris en 1872 et se consacre alors à ces artistes en rupture avec l’académisme officiel. Viendront A. Sisley, E. Degas, A. Renoir, B. Morisot, M. Cassatt... et Edouard Manet, que P. Durand-Ruel découvre grâce à deux toiles laissées dans l’atelier d’A. Stevens. Subjugué, le marchand d’art se précipite chez Manet et acquiert toutes les œuvres du peintre. Il est un acheteur fougueux, exalté, et prône l’exclusivité. Il favorise l’organisation d’expositions collectives des peintre impressionnistes, en confiant ses œuvres ou en hébergeant lui-même une grande exhibition de ces toiles dans sa galerie,en 1876. Mais la crise économique a frappé et P. Durand-Ruel, dès 1874, n’a plus les moyens financiers d’acheter quoi que ce soit, et ce pendant cinq longues années. 
Il a l’occasion, vers 1880, de pouvoir de nouveau financer quelques acquisitions, avant de subir une nouvelle crise. Mais en 1883, il arrive à organiser de nouvelles expositions individuelles de Monet, Renoir ou encore Boudin... Ces exhibitions aboutissent à une défaite commerciale mais gagnent enfin une certaine faveur des critiques. Toujours en action, P. Durand-Ruel ne lâche pas et ouvre, en1886, une galerie à New-York où ildécide de séduire les grandes fortunes américaines passionnées d’art. Ce marché clément ouvre de nouvelles alternatives tant sur le plan financier que sur la légitimité d’un mouvement esthétique essentiel, incontournable.C’est un tournant décisif. La bataillede Paul Durand-Ruelfut longue ettumultueuse. La volonté et la conviction de cet homme exceptionnelfurent le fruit d’une exemplarité acharnée. Dans une lettre adressée à Claude Monet, le 15 janvier 1886, il écrit : 
« Je travaille avec une ardeur que vous ne soupçonnez pas pour recruter de nouveaux amateurs et chauffer les autres. Je gagne du terrain chaque jour et nous finirons bien par triompher. »
Claude Monet, en 1924, déclarera : 
« Sans Durand, nous serions morts de faim, nous tous les impressionnistes. Nous lui devons tout. Il s’est entêté, acharné, il a risqué vingt fois la faillite pour nous soutenir. La critique nous traînait dans la boue; mais lui, c’estbien pis! On écrivait : Ces gens sont fous, mais il y a plus fou qu’eux, c‘est un marchand qui les achète ! » 
Durant ces années de dévouement sans limites, Paul Durand-Ruel aura acquis près de 12000 tableaux, dont 1500 Renoir, 1000 Monet, 800 Pissarro, 400 Degas, 400 Boudin, 400 Cassatt, 400 Sisley ou encore 200 Manet. 
Auguste Renoir, avec qui il lia une grande amitié, ouvre et ferme cette exposition. Il fut celui que P. Durand-Ruel choisit pour réaliser des portraits de sa famille (exposés dans la salle d’ouverture de l’exposition). Ses trois toiles verticales des couples dansant, datant de 1883, font partie de la dernière salle de cette exhibition qu’il est esthétiquement et artistiquement enrichissant d’aller admirer. 
En novembre 1885, Auguste Renoir écriraà son ami Paul Durand-Ruel :
« (...) Ils (le public, la presse et les marchands) auront beau faire, ils ne vous tueront pas. Votre vraie qualité : l’amour de l’art et la défense des artistes avant leur mort. Dans l’avenir, ce sera votre gloire. »

 



EMILE BERNARD - Exposition Au Musée De l’Orangerie

Le musée de l’Orangerie nous permet actuellement de découvrir le singulier chemin suivi par Emile Bernard (1868 – 1941), dont l’itinéraire artistique fut jonché d’étapes successives pour le moins étonnantes, voire paradoxales. Une centaine d’œuvres nourrissent ce parcours multiforme qui peut paraître abscons tant l’évolution des choix esthétiques de l’artiste nous interpelle. Car Emile Bernard fut une figure avant-gardiste importante avant de devenir un virulent prosélyte du classicisme.

A la fin des années 1880 ce sont le naturalisme et l’impressionnisme qui sont au devant de la scène artistique picturale. Le jeune Emile Bernard réprouve ces mouvements artistiques. A ses yeux ils ne rapportent qu’une représentation réaliste du paysage, en privilégiant l’impression instantanée peinte sur le motif, ou en restituant le monde environnant dans son éphémère authenticité. Il rejette alors cette vision naturaliste et se penche vers le symbolisme, en usant de principes esthétiques clairs : simplifier les formes et tracés, positionner les couleurs en aplats, tout en délimitant clairement les contours par des cernes. Ces procédés de composition, qualifiés de cloisonnisme, s’affiliaient au synthétisme qui se définissait par le refus de représenter la réalité telle quelle, en créant des œuvres grâce à la mémoire, à la souvenance de multiples sensations et à la méditation qui pouvait en résulter. C’est pour cela que cette mouvance fut qualifiée de peinture d’idées.

A cette époque Emile Bernard est proche de Gauguin, Toulouse Lautrec, Van Gogh. Sa personne devient bientôt indissociable du groupe de Pont-Aven qui incarne un cheminement stylistique conséquent quant à l’émergence du synthétisme. De magnifiques échanges entre Emile Bernard et Gauguin donnent naissance à des œuvres culottées et avant-gardistes, mais la paternité du synthétisme sera finalement attribuée à Gauguin, ce que son ami et condisciple n’acceptera jamais.

En 1893 Emile Bernard quitte la France et entreprend des voyages en Espagne et en Italie, avant de poser ses valises au Caire. C’est une révélation : il admire le travail des grands peintres de la Renaissance et décide de se tourner vers le classicisme des maîtres anciens devant lesquels il s’émerveille. Il aura même l’occasion de peindre dans des églises des fresques religieuses aujourd’hui détruites.

Le peintre a la particularité de s’immiscer et voyager de part et d’autre de maintes expressions picturales, sans pour autant les imiter. Il a toujours été opposé au précepte académique qui consistait à copier les maîtres. Il préconisait plutôt d’observer et d’explorer leurs œuvres, afin d’en être imprégné. Puis de créer par soi-même tout en ayant absorbé, sans les reproduire, toutes les subtilités picturales considérées avec enthousiasme.

Lors de son installation au Caire, où il resta près de dix ans, Emile Bernard va se soumettre à une intense réflexion sur les illustres virtuoses de la Renaissance, afin de capter et retranscrire une beauté idéale, inscrite dans une harmonie et une vision picturale classique. A cette époque l’étendue de sa gamme chromatique diminue en faveur d’une accentuation des différents degrés de luminosité. L’attrait du clair-obscur influence son travail sur la lumière. Il désire s’inscrire dans un paysage à l’ambiance plus poétique.

C’est en 1904 qu’Emile Bernard revient en France. L’avant-garde dont il fut un fervent défenseur est bien éloignée de ses nouvelles convictions. A contre-courant de cet art moderne qui bouleverse ce début de siècle foisonnant, il préfère se tourner vers le passé, vers un certain conservatisme et un classicisme assumé.

Emile Bernard fut aussi un grand penseur et critique d’art. Dès les années 80 il côtoya de nombreux artistes et écrivains, fit partie de différents cercles en vogue, et entretint des correspondances avec moult d’entre eux. Comme avec Cézanne, dont les qualités picturales l’enthousiasmaient, et à qui il rendra visite à Aix-en-Provence lors de son retour d’Egypte. Ce qui ne l’empêchera pas d’écrire en 1926 « L’erreur de Cézanne ». Car Emile Bernard théorisa longuement à l’encontre des peintres modernes et entretint maintes controverses avec ses contemporains.

L’itinéraire de cet homme aux multiples facettes, car il fut aussi graveur, illustrateur d’œuvres littéraires et poète, est pour le moins déroutant. Il s’est évertué à sonder son propre idéal esthétique, d’abord en s’éloignant de ce naturalisme qu’il critiquait ardemment, ce qui l’amena à devenir l’un des précurseurs du synthétisme. Puis il finit par dédaigner les avant-gardes pour s’extraire d’une modernité qui ne lui correspondait plus.

Emile Bernard est souvent qualifié de « classique parmi les modernes ». L’exposition du musée de l’Orangerie retrace parfaitement ce parcours insolite dans lequel nous saisissons l’évolution spirituelle et stylistique de ce créateur et analyste. Il fut en quête d’une certaine harmonie esthétique, et donna un nouvel éclairage de sa vision du nu classique afin de créer la beauté idéale. Les bouleversements du modernisme devinrent pour lui une dégénérescence artistique.

En découvrant la peinture d’Emile Bernard, nous percevons le fruit d’une réflexion personnelle obstinée, en perpétuelle évolution. A chacun sa liberté d’affectionner plus particulièrement certaines phases de son travail. Nous fûmes personnellement plus touchés par sa créativité avant-gardiste. A vous de découvrir les recherches esthétiques de cet artiste déconcertant et de voir si la séduction est au rendez-vous…

«Emile Bernard 1868-1941» Musée de l’Orangerie, Paris Ier, jusqu’au 5 janvier 2015.

MOMMY de Xavier Dolan (1/2)

Xavier Dolan, jeune prodige de 25 ans à la fois auteur et réalisateur, nous présente son très attendu cinquième long-métrage : « Mommy ». Cette belle œuvre cinématographique, à la hauteur de notre espérance, insuffle un déroutant assemblage d’effervescence, de sentiments exacerbés, de troubles et de sensations intenses. Le cinéaste s’interroge une fois de plus sur ces amours à la fois délicats et douloureux, complexes et parfois insurmontables, que la norme sociale rejette et qui peinent à s’épanouir, à l’écart d’une société que le conformisme aveugle.

Xavier Dolan situe cette histoire en 2015 et, par l’intermédiaire d’un carton, énonce une nouvelle loi canadienne (le programme S 14, inventé de toutes pièces) qui autorise un individu à abandonner son enfant dans un hôpital public s’il ne se sent plus apte à le gérer. Cette mesure imaginaire est indiquée par l’auteur pour mettre en péril, dès le début de l’histoire, la fiabilité des relations entre les personnages dont il va nous conter les déboires. La brutalité morale de cette loi préfigure du peu d’optimisme que X. Dolan accorde à la société d’aujourd’hui, lui qui aime parler des êtres en marge, gênants et contrariants, et déséquilibrés par le statut que la communauté leur confère.

Dès le début du film, une collision survient. Diane Després (Anne Dorval), une femme d’une quarantaine d’années, est légèrement blessée après avoir percuté une voiture, mais peut néanmoins aller récupérer son fils Steve (Antoine-Olivier Pilon) dans un établissement correctionnel qui l’a expulsé pour avoir mis le feu et accidenté grièvement un jeune ado.

Steve est un adolescent atteint du TDAH (trouble de l’attention avec hyperactivité). Il est beau garçon, avec un faciès angélique, et dévorant d’amour pour sa mère. Son énergie, insatiable, est exubérante et explosive. Mais il est aussi versatile, incontrôlable, abject avec autrui et par moment véritablement hystérique. Ce fils est un être en souffrance indomptable qui a une soif de liberté sans aucune mesure. C’est une bombe à retardement que la mère vient fièrement récupérer, devant une directrice totalement incrédule. Ce à quoi Diane rétorque : « Les sceptiques seront confondus ».

Diane est une personne fringante, qui trimbale derrière elle un vécu semé d’embûches mais dont, nonobstant une certaine vivacité d’esprit, la réflexion n’est pas toujours mature. Un certain déséquilibre rythme la vie de cette femme accoutrée comme une jeunette d’une décennie révolue, à la gouaille populaire, et qui s’exprime essentiellement en joual (ce qui explique les sous-titrages français malgré le fait que le film se passe au Québec). Cependant elle se bat pour rester digne, résiste aux mauvais coups de la vie, afin de soutenir tant qu’elle le peut son unique enfant, dont le papa est décédé.

Ces deux personnages pétulants, dont l’amour s’exprime au travers de relations enflammées, vont de nouveau vivre ensemble, et rencontrer très rapidement Kyla (Suzanne Clément), une voisine habitant la maison d’en face. Cette femme, mariée et mère d’une petite fille, se révèle être une professeure en arrêt de travail qui, suite à un choc émotionnel, s’est retrouvée atteinte de bégaiement. Elle est calme, douce, peu prolixe.

L’union de ces trois individualités meurtries va apporter un rapport d’harmonie entre ces différentes entités psychiques, autorisant ainsi un souffle inédit à l’exaltation éreintante du binôme représenté par Diane et Steve. Chaque individualité y puise une forme d’accalmie qui le rassure. Kyla est généreuse, sensible et délicate. Son quasi-mutisme, dû à sa difficulté de s’exprimer, va peu à peu se déliter au fur et à mesure qu’elle se rapproche de Steve et Diane. Sa volonté d’aider le jeune homme est sûrement une manière de retrouver ce garçon dont la photo est posée sur un meuble de sa maison, et dont elle ne parlera jamais. Mais elle donnera beaucoup. Ce qui lui permettra de se reconstruire elle aussi. Sa parole se libèrera non sans mal, mais ses silences resteront également d’une grande force. Son regard à lui seul demeure brillant, puissant, pénétrant.

Steve, grâce à Kyla, a donc deux figures maternelles qui tentent de le protéger envers et contre ce comportement effronté qui l’habite. Quant à Diane, la présence de l’oreille apaisante et compréhensive de cette amie lui permet de tenir.

Les deux femmes sont des comédiennes exceptionnelles. Il est intéressant de comprendre à quel point leur façon d’aborder un personnage est différente. Le cinéaste les connaît bien et sait combien Anne Dorval (Diane) a besoin de bien connaître son personnage, de le définir, de l’éclaircir, de légitimer son comportement. Alors que Suzanne Clément (Kyla) joue de manière spontanée, irréfléchie, ce qui explique le peu de répétitions entreprises par le cinéaste.

Date de sortie : 08 octobre 2014 - Réalisé par : Xavier Dolan - Avec : Anne Dorval, Suzanne Clement, Antoine-Olivier Pilon - Durée : 2h14min - Pays de production : Canada - Année de production : 2014 - Distributeur : Diaphana Distribution

MOMMY de Xavier Dolan (2/2)

Acteur depuis son plus jeune âge, Xavier Dolan aime profondément jouer la comédie. Il dit imaginer comment il interprèterait lui-même une scène avant de décider sous quel axe et de quelle manière il va la tourner. De fait il peut être très directif avec les acteurs et ne peut quelquefois s’empêcher de leur préciser de nouvelles indications de jeu lors de la prise de vue. Cela peut dérouter les comédiens et les pousser à transformer leurs réactions et leurs mouvements en pleine action. Par contre il est ensuite nécessaire d’extraire la voix de X. Dolan ! Le travail au son n’en est que plus compliqué.

FORMAT

« Mommy » est un film tourné dans un format bien particulier, le 1 : 1. En somme un pur carré permettant de mettre parfaitement en valeur le portrait de chaque protagoniste, de fixer notre attention sur ces trois figures exceptionnelles, sans être tenté de poser notre regard vers d’autres perspectives. « Concentrons-nous sur l’humain et forçons le spectateur à avoir un rapport les yeux dans les yeux » nous dit X. Dolan. Nous sommes dans les profondeurs de l’intime, l’image étant étroitement repliée sur les protagonistes. Le format les isole dans un confinement à la fois corporel et psychologique. Le malaise et le trouble peuvent alors s’installer mais nous partageons aussi les moments de joie et de partage qui surviennent comme des bouffées d’oxygène.

C’est le directeur de la photo André Turpin (avec lequel X. Dolan travaillait pour la troisième fois) qui a fait découvrir le 1 : 1 au réalisateur, lors du tournage de « College Boy », le clip pour Indochine. X. Dolan a alors décidé de le réutiliser pour « Mommy ». Comme l’explique A. Turpin, le travail est beaucoup plus astreignant, puisque plus compliqué à cadrer. Garder les acteurs dans le champ alors qu’ils sont en plans serrés et qu’ils se déplacent, même un peu, est loin d’être aisé. Surtout que X. Dolan est souvent dans le mouvement, avec une caméra dynamique. C’est pour cette raison que l’utilisation d’un steadicam fut nécessaire, de manière à fluidifier les prises de vue.

A deux reprises une magnifique idée va révéler deux instants magiques dans le film, comme des respirations enchanteresses qui viennent nous enthousiasmer et nous procurer une sensation d’apaisement et de joie. Ce sont deux vagues qui envahissent l’écran de leur plénitude, d’une délivrance émotionnelle réjouissante, et que le cinéaste filme en élargissant son cadre dans un format 1,85 : 1. L’immensité de l’image submerge notre regard et introduit deux moments de félicité. Le premier est ancré dans la réalité et c’est Steve lui-même qui élargit le cadre en propulsant la verticalité des bordures pour imposer cet éphémère sentiment de liberté et d’allégresse. La seconde extension est avidement rêvée et imaginée par une maman dont le désir plus ou moins conscient est d’accéder pour son fils à un avenir plus conventionnel et heureux. Un condensé d’évènements joyeux d’un futur inventé et édulcoré pour Steve (qui obtient son diplôme, qui devient papa, ….) nous est radieusement présenté. La magie nous emporte pendant quelques instants.

Mais ces brefs instants sont très vite interrompus par un rétrécissement du cadre qui réemprisonne les personnages dans la rudesse de leur existence. « Mommy » a été tourné en 35 mm. André Turpin nous en explique la raison : « je l’ai choisi pour la possibilité de faire des images extrêmes dans les hautes lumières et dans la colorimétrie. Techniquement, on peut dire qu’il y a une meilleure image en numérique, avec plus de latitude, mais le résultat est plus désagréable dans la surexposition. » Car la lumière joue ici beaucoup sur les contrastes. X. Dolan désirait un film « lumineux et solaire. Surtout pas l’esthétique grise et dépressive qu’on associe volontiers à de tels personnages. » D’où la nécessité pour le directeur de la photographie de saturer une gamme chromatique très colorée, en incorporant une luminosité aux tonalités chaudes, avec une atmosphère tirant parfois sur le rose et le mauve.

REALISATION

Même si cette aventure est dramatique et déchirante, le réalisateur désirait que ses trois héros soient nimbés d’un halo coloré, lumineux, pour leur insuffler une vigueur et une puissance dignes de leur courage. X. Dolan ne veut pas susciter de la pitié pour ses personnages. Le tempérament emporté et excessif de Steve le pousse à entretenir des rapports exaltés et impétueux avec ses deux amours féminins, ne maîtrisant pas ses élans, réagissant avec une fougue parfois effrayante. Diane et son fils ont un flux verbal intarissable, regorgeant de paroles qui s’entrechoquent à une allure délirante, et qui sont contrebalancées par la difficulté d’élocution de Kyla. Aussi inouï que cela puisse être, un équilibre se crée, même si une fragilité rôde et menace ce trio insensé. Le cinéaste mène ce curieux mélange d’extraversion et d’introversion, de cadence et d’anicroches verbales, avec une maîtrise médusante. La créativité de X. Dolan est aussi techniquement riche. Il n’hésite pas à entremêler des panoramiques fulgurants, des plans très resserrés, de subites ouvertures de cadre, des travellings, des ralentis, des variations de lumière… Et cela sans que ce soit discordant.

Lors de l’écriture scénaristique X. Dolan imagine simultanément quel montage il pourrait en faire, même s’il est tout à fait conscient des aléas et des évènements imprévisibles qui interviennent toujours par la suite. Car ce jeune homme n’est pas que scénariste et réalisateur. Il est de surcroît monteur. Et il élabore les costumes de ses personnages à partir de ce qu’il appelle son « look book ». Ce dossier contient une multitude de références picturales, photographiques, avec entre autres beaucoup d’images sur la mode. Se construit alors une aide précieuse pour l’élaboration des décors, la création des vêtements, l’atmosphère du film, tant au niveau des nuances, de la luminosité, que des couleurs.

Quant à l’univers musical, il est ici empli de chansons que le père de Steve avait compilé. Il est de fait volontairement démodé, à l’instar des vêtements de Diane qui s’habille avec les goûts de sa jeunesse, aussi frivoles soient-ils. Xavier Dolan est un auteur et metteur en scène surprenant, inventif, fougueux, entreprenant. Cette hyperactivité, il la gère avec un désir d’excellence, à un rythme effréné (5 films en 6 ans). Il est un jeune homme stressé, obsédé de ne pas avoir assez de temps, obnubilé par l’idée de ne plus être entendu. Et il avoue ressentir une immense rage en lui, comprenant très bien la fureur éprouvée par les personnages qu’il crée. X. Dolan a passé l’essentiel de son enfance et de son adolescence au sein de pensionnats, sa maman ne trouvant a priori pas le temps de s’occuper de lui. Ce furent des années où quelquefois la tristesse l’emportait.

Le conflit entre une mère et un enfant est un thème récurrent de sa filmographie. Le rapport filial est au centre de sa réflexion, de ses interrogations. Le cinéaste s’en imprègne avec exaltation à travers « Mommy ». Cet ovni cinématographique représente un affrontement émotionnel bouleversant qu’Anne Dorval, Suzanne Clément et Antoine-Olivier Pilon habitent magnifiquement.

Date de sortie : 08 octobre 2014 - Réalisé par : Xavier Dolan - Avec : Anne Dorval, Suzanne Clement, Antoine-Olivier Pilon - Durée : 2h14min - Pays de production : Canada - Année de production : 2014 - Distributeur : Diaphana Distribution

Top of the Lake par Jane Campion

La réalisatrice néo-zélandaise Jane Campion a créé une fantastique et singulière mini-série télévisée de six épisodes. « Top of the lake » est un petit bijou fantasmagorique illuminé par une photographie à la fois poétique et ténébreuse.

 

Afin d’élaborer ce projet elle a choisi de travailler en équipe. L’histoire et coécrite avec Gerard Lee, ami et ancien compagnon avec lequel elle avait déjà collaboré (sweetie 1989). Quant à la réalisation, elle a confié trois des épisodes aux mains de Garth Davis (plutôt connu dans la publicité). Les trois autres étant mis en scène par elle-même.

Jane Campion a envisagé l’écriture de cette série comme celle d’un roman, chaque épisode d’une heure représentant un chapitre. Cette œuvre télévisuelle, coproduction américaine, britannique et australienne, fut présentée au festival de cinéma de Sundance, à celui de Berlin, ainsi qu’à Cannes.

Jane Campion y explore plusieurs personnages avec une belle intensité, en pénétrant petit à petit dans l’intimité de chacun d’entre eux, perdus dans la splendeur sauvage et indomptable du paysage de l’île sud de la Nouvelle-Zélande, près du lac Wakatipu. La cinéaste tenait à tourner dans son pays d’origine, au milieu de cette nature absolument magnifique, ce paradis à l’état brut qui vous relie à l’essence même de la terre et de ses éléments. Elle-même parle de relation passionnée avec ce paysage qu’elle a bien connu et qui la fascine, comme s’il pouvait avoir une vertu salvatrice sur l’homme, à condition bien évidemment qu’il accepte de lâcher prise.

La cinéaste nous y présente différents personnages, dont une fillette de douze ans, Tui (Jacqueline Joe), qui se révèle être enceinte de cinq mois. La petite disparaît et Al Parker (David Wenham), un inspecteur de la petite ville de Lake Top, confie les investigations à une jeune enquêtrice de la brigade des mineurs de Sydney, Robin Griffin (Elisabeth Moss), qui se trouve dans le coin en raison d’une visite à sa mère malade. L’autre figure très influente de Lake Top, dénommée Matt Mitcham (Peter Mullan), est le père de Tui. Il est une sommité dans le domaine des stupéfiants. C’est un père despotique vis à vis de ses fils, autant qu’il est violent envers ceux qui contrecarrent ses moindres décisions. Quant au personnage haut en couleur de cette aventure, GJ (jouée par Holly Hunter), c’est une sorte de maître spirituel d’une communauté regroupant des femmes paumées et méprisées, et nouvellement installées au milieu de nulle part. Là où la nature vous encercle de sa beauté,  et dont le nom n’est autre que « Paradise ». Belle ironie vis à vis de ces personnages meurtris par la vie ! Point d’héroïsme chez les protagonistes de cette série. Chacun s’immerge au plus profond de lui-même et fait face à son existence et à ses torpeurs.

Et cela au côté d’un personnage à part entière : le paysage. Le lac, les montagnes et la forêt encerclent et entortillent de leur présence spectaculaire, magnifique et inquiétante, les êtres qui tentent d’exorciser les souffrances et les tourments qui les habitent. La cinéaste nous plonge dans un univers où s’enchevêtrent nature et humains, avec pour toile de fond une mystérieuse enquête criminelle.

Nous y retrouvons le perpétuel questionnement de Jane Campion sur la condition de la femme dans la société, au sein d’une sphère archaïque où les mœurs et l’organisation sociale reposent sur une autorité masculine oppressante. La brutalité, la sauvagerie, la nature, la quête humaine… tous ces thèmes nous ramènent à cette créatrice fondamentale qui a empreint le cinéma de films tels que « La leçon de piano », « In the cut », « Bright star »… Un regard de femme.

Série dramatique crée en 2013 par Jane Campion et Gérard Lee. Scénario de Jane Campion et Gérard Lee. Réalisation de Jane Campion et Garth Davis. Produit par Philippa Campbell, Iain Canning et Emile Sherman et photographie d'Adam Arkapaw. Distribué par Brtish Broadcasting Corporation, Sundance Channel et BBC. Avec Elisabeth Moss, Gwendoline Christie, Nicole Kidman, Alice Englert, Jacuqeline Joe, Thomas M. Wright, David Wenham, David Dencik, Peter Mullan.

WILLIAM EGGLESTON « From Black And White To Color » - Fondation Henri Cartier-Bresson

La Fondation Henri Cartier-Bresson nous accueille jusqu’au 21 décembre pour parcourir une exposition consacrée non pas à l’immense parcours du photographe américain William Eggleston, mais à une partie de sa vie qui fut le moment clé de son évolution artistique : le passage du Noir et Blanc à la couleur.

W. Eggleston est né à Memphis (Tennessee) en 1939. Issu d’une famille aisée (propriétaire d’une plantation de coton) le jeune homme étudie l’art à l’université et y découvre le travail d’Henri Cartier-Bresson. La photographie devient à ses yeux un art fascinant dont les valeurs esthétiques le chamboulent. Nous sommes à la fin des années 50. L’américain fait déjà de la photo mais enthousiasmé par la liberté du photographe français, qui sut si bien saisir l’ « instant décisif » au sein de compositions épatantes, W. Eggleston a trouvé à quelle expression artistique se vouer : « Quelqu’un m’a montré un exemplaire du livre d’Henri Cartier-Bresson, « The decisive moment », et il a changé ma vie et ma façon de photographier. »

A l’opposé d’H. Cartier-Bresson il n’aime pas beaucoup voyager. Il apprécie la vie qu’il mène dans ce sud des Etats-Unis qui l’inspirera tout au long de sa vie. Le photographe américain n’est donc pas dans le mimétisme de son aîné. Cependant il s’abreuve de cet électron libre qui le fascine.

W. Eggleston photographie d’abord en Noir et Blanc mais ses images préfigurent déjà d’un style bien spécifique, aux cadrages insolites. Elles ont un grain particulier et leurs compositions annoncent déjà cette volonté de l’artiste de bousculer les codes, d’utiliser des points de vue atypiques. A cette époque l’usage de la couleur en photographie est l’apanage des publicitaires, parce qu’estimé comme indélicat, ordinaire. W. Eggleston décide de passer outre et s’engage avec fougue dès le milieu des années 60 dans cet univers chromatique que tant d’autres dénigrent. Il photographie pendant quelques années en Noir et Blanc et en couleurs avant de complètement délaisser l’un au profit de l’autre. Il s’approprie une palette chromatique vivifiante pour sublimer l’ordinaire, l’anodin, et crée ainsi une nouvelle expression visuelle. Il s’attache particulièrement à l’environnement quotidien ancré dans son Sud américain natal, avec une perspective originale de détails apparemment prosaïques, dépourvus de noblesse, et sur lesquels il pose un regard envoûtant et bigarré. Son attention s’arrête sur des enseignes, des objets sans intérêt (ampoules, lavabo, charriots de centre commercial, bouteilles…), des fragments de voitures ou de personnes… De surcroît il opte pour des points de vue déconcertants, en se positionnant par exemple à même le sol pour photographier un animal à l’échelle de son regard ; ou encore en se mettant à la place d’une mouche attirée par l’ampoule du plafond… Il est d’ailleurs captivé par les lumières brutes et violentes des néons ou des ampoules dépouillées du moindre ornement.

Quant aux lieux qui le fascinent, ils nous semblent plutôt inoccupés, l’existence des êtres étant souvent occultée par un objet ou abordée de manière parcellaire : « Les objets dans les photos sont naturellement pleins de la présence de l’homme » expliquait-il.

Nous pouvons déceler cette empreinte humaine dans les images d’Eggleston. Par contre il est difficile de discerner où elles ont été prises : l’artiste légende peu ses œuvres et reste approximatif sur leur datation. Mais ce qui fait avant tout la spécificité de ce photographe de renom, c’est sa particularité tonale empreinte de couleurs exacerbées, vivifiées. Le chatoiement chromatique est dû au choix d’une technique de tirage que W. Eggleston a adopté très vite, le Dye Transfer, pour illuminer et rehausser ses couleurs de prédilection (les verts, les orange, les rouges, le rose…). Ce procédé complexe très onéreux n’était exploité que par les photographes de mode et de publicité. Ce fameux tirage trichrome (Kodak) qui saturait les couleurs fut, à partir de 1972, un procédé technique indispensable à cet artiste et coloriste hors pair. L’intensité et l’acuité des teintes et de la lumière, l’originalité des cadrages et de ses perspectives décalées, le choix de sujets à la fois ordinaires et atypiques, aux points de vue insolites, lui permettront d’accéder à une certaine reconnaissance.

De 1966 à 1974, il entreprit un long périple au Sud des Etats-Unis avec son ami Walter Hopps (commissaire d’exposition) pour réaliser « Los Alamos », une immense production photographique issue d’un voyage en voiture au sein de cette Amérique reculée, où les images pénétrantes d’Eggleston sont incisives et décapantes.

C’est par l’entremise de John Szarkowski, alors directeur du département de photographie du Museum of Modern Art (MoMA), qu’en 1976 eut lieu la première grande exposition consacrée à l’artiste : « Color Photographs by William Eggleston ». Même si elle attira l’indignation de maints critiques, elle permit à ce faiseur d’images de sortir de l’ombre et d’être à l’origine de la première exhibition substantielle et conséquente de photographie couleur.

W. Eggleston est maintenant considéré comme étant à l’origine d’un vaste tournant de l’histoire de la photographie, grâce à la contemporanéité de sa mise en images, habitée de teintes exceptionnelles.

La fondation Henri Cartier-Bresson nous plonge au sein de ce passage artistique, où l’évolution créative du photographe fuse à travers une vision moderne et originale de cette Amérique profonde à laquelle il fut si fidèle.

William Eggleston From black and white to color jusqu'au 21 décembre 2014, Fondation Henri-Cartier-Bresson 2, impasse Lebouis 75014, Paris.