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Avant la terreur De Vincent Macaigne

Après six années d’absence sur la scène théâtrale, Vincent Macaigne fait son grand retour avec une adaptation diantrement libre de Richard III, la pièce du dramaturge William Shakespeare écrite en 1592. Il en est l’auteur, le metteur en scène et le scénographe, et nous livre une œuvre tragi-burlesque où le chaos pulvérise l’espace scénique avec une énergie démesurée, exubérante, fantasque.

« Avant la terreur » s’inscrit dans un mode sociétal dysfonctionnel, où la « terreur institutionnelle » bât son plein. Afin d’accéder au trône, Richard III va se révéler d’une cruauté implacable, amassant avec ignominie les macchabées, au cœur même de la résidence souveraine, royale, où conspirationnisme, perversion et immoralité règnent avec fracas. Mais c’est aussi la bêtise humaine que Vincent Macaigne invoque chez son Richard III.

Ce roi (qui régna de 1483 à 1485), mort durant la guerre des Deux-Roses, fut l’ultime souverain de la lignée des Plantagenêts. La pièce de William Shakespeare fut commandée par les Tudors afin de dénigrer les Plantagenêts, par l’intégration de données erronées. Le dramaturge anglais y dénonce cependant une institution de rumeurs, de sources incontrôlées qui désorientent tout un système. Vincent Macaigne fait de Richard III un idiot, violent et absurde, où la tragédie du théâtre élisabéthain et le burlesque des Monty Python cohabitent, mettant en exergue une idéologie et une époque perverties par le poison de l’avilissement, de la dépravation, mais aussi par la bouffonnerie. Pour l’auteur d’ «Avant la terreur », le thème de sa pièce est « la mise à mal du rêve ». Il explique sa démarche : « c’est la toxicité de notre histoire qui m’intéresse. Elle est sensible chez Shakespeare dans cette légende des rois d’Angleterre. Fondamentalement il y a là le thème de la malédiction. Richard III est une pièce de malédiction : des personnages viennent régulièrement le maudire ou maudire le monde tel qu’il va. (…) Aujourd’hui, tous les deux jours, il y a quelqu’un qui nous annonce une fin du monde possible à cause de l’intelligence artificielle, de la robotique, d’un nouveau virus, des problèmes écologiques, des dictateurs, de la guerre nucléaire… Ce qui n’est pas sans fondement » (Interview V. Macaigne, MC93). Vincent Macaigne se sent, comme nombre d’entre nous, appartenir à une génération qui « pressent que les choses vont trembler. D’ailleurs cela a déjà tremblé, je ne peux plus dire « avant la guerre », la guerre est là, donc c’est « avant la terreur » (MC93). Cependant l’homme qu’il est a de l’esprit, il est fantasque, farceur, amuseur. Il aime citer les Monty Python comme axe référent. Et cela pour la jonction entre l’effroi et l’euphorie, qui provoque l’extravagance du burlesque, a l’instar du jeu grotesque et bouffon des représentations de l’époque médiévale.

Vincent Macaigne fait une adaptation très personnelle de « Richard III ». Plusieurs textes ont influencé son écriture. Tout d’abord, en sus de « Richard III », il y a le « Henri IV » de Shakespeare (ces deux pièces font partie de la première tétralogie du dramaturge anglais). Mais il a aussi greffé d’autres textes, de Friedrich Nietzsche au dramaturge Heiner Müller, mais aussi de lui. Tout cela se mixe d’autant plus au plateau, où l’écriture évolue, se transforme, les comédiens pouvant aussi avoir une place importante dans la réécriture de la trame.

Macaigne a considéré qu’il était plus intéressant de ne pas uniquement s’axer sur la cruauté de Richard III. Il partage la malfaisance de cet homme avec les autres personnages, dans cette société horrifiante, où il devient presque habituel que l’abjection et l’infamie aient leur place. La complaisance n’est pas la bienvenue, excepté chez la jeunesse. Mais cette jeunesse sera bafouée, puisque le jeune adolescent sera abjectement assassiné par son oncle richard (la scène n’a pas lieu dans la pièce originelle). Les seules étincelles d’espoir, d’espérance, sont donc présentes pour Macaigne dans la jeune génération (ici avec le neveu et la nièce de Richard). Il allie à l’enfance une pureté qui depuis longtemps a quitté les autres personnages souillés par le mal.

« Avant la terreur » est une pièce où passé et présent s’entremêlent, où les valeurs et les empreintes culturelles se meuvent et se chevauchent, les repères de l’histoire contemporaine s’interférant dans cette tragédie du 16ème siècle. Le despote et « sa » cour sanguinaire et haineuse sont associés à des évènements d’époques plus récentes qu’un écran fait défiler, comme des explosions nucléaires, les attentats du 11 septembre, différentes guerres, des accidents de la route… Quant à certains discours, ils parlent d’une actualité brûlante et actuelle : la sécurité sociale universelle, les questions sur les frontières… Le programme politique proposé est purement un projet de dictature, où plusieurs ministères disparaissent, comme la culture, l’éducation nationale, ou encore la santé. Le droit de porter des armes y serait de mise. Vincent Macaigne use ici du passé pour évoquer sa manière d’appréhender la société dans laquelle nous vivons, pour traiter du présent. Il triture, il malaxe la condition humaine, gravite autour d’elle, tout en questionnant le monde, l’état du monde. Et cela dans un décor sommaire, brut, quasi primitif. La radicalité de l’espace scénique est sans concession, tout comme la radicalité du langage des personnages, des évènements. Le public entre par la scène, brumeuse et boueuse, ancre ses pas dans une terre glissante, liquide et sale. Et cela dans un décor tout blanc, d’une blancheur peu reluisante, plutôt blanchâtre. Seule la couleur rouge du sang tranche avec les tonalités glauques que la scène renvoie. Car le sang va gicler. Ce liquide rouge qui irrigue les tissus organiques se répand tout au long de la pièce, dans les cris, les pleurs, les larmes, la frénésie, le vacarme ! Avec démesure et outrance !

Vincent Macaigne ouvre sa pièce en donnant la parole aux femmes, qui présentent les différents personnages de la pièce, assis dos au public, excepté Richard qui est placé plus en arrière sur scène. Il ne confie donc pas le début de cette pièce à Richard, comme Shakespeare l’a fait. Les mots résonnent, le micro accentuant l’intensité de la parole, comme des cris qui n’en finissent pas de nous heurter, de cogner dans nos têtes. D’ailleurs, le théâtre propose à l’entrée de la salle des boules quies pour en atténuer la puissance. L’exaltation, la rage et la fureur fusent tout au long de la pièce, avec une énergie outrecuidante. Les comédiens sont bluffants. La plupart sont des compagnons de route du metteur en scène depuis longtemps. Cependant, Vincent Macaigne n’a pas pu garder tous les personnages qu’il désirait dans son adaptation, en raison d’un budget serré. Il en a donc sélectionné huit car il est compliqué pour lui de monter financièrement ses pièces. Sa réputation sur les coûts démesurés de ses créations en est la cause. (Le budget d’ « Avant la terreur » est finalement revenu à 650 000 euros). Hortense Archambault, qui dirige la MC93, l’a beaucoup aidé et soutenu. Il faut dire que les projets de V. Macaigne sont très longs à mettre en place, tant dans leur préparation, que dans les répétitions qu’il aimerait faire durer quatre mois ! De plus, il aime apostropher les spectateurs, sortir des sentiers battus pour que le public soit actif. Il veut susciter des réactions, créer le chaos pour que la vie exulte. D’ailleurs les rangs des spectateurs sont souvent éclairés, les comédiens peuvent arriver de tous côtés et s’insérer au milieu du public, l’interpeller même. Tout comme V. Macaigne adore provoquer ses comédiens durant les répétitions. C’est le théâtre qu’il aime. L’inattendu habite ses créations. Comme il le confie à « Télérama » : « Le théâtre, c’est beau quand c’est dangereux, quand on ne sait pas ce qui va arriver ». Mais il avoue : « il y a plus de désespoir que de colère dans mes spectacles. Plus de secrets que d’excès ».

Le retour à la scène de Vincent Macaigne nous emporte dans une énergie créative inconvenante qui bouscule le spectateur, face à cette absence de repères que le metteur en scène aime provoquer. Il parle de notre époque à travers cette épopée cinglante, gorgée de tourments, de virulence, de brutalité. L’emphase est à son apogée, mais elle cache une inquiétude bien légitime.

 

 

Du 5 au 15 octobre 2023 à la MC93 Bobigny, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris

Du 15 au 27 juin 2024 à La Colline, Paris

 

 

« Avant la terreur »,

D’après Shakespeare et autres textes

Ecriture, mise en scène, conception visuelle et scénographique : Vincent Macaigne

Avec : Sharif Andoura, Max Baissette de Malglaive, Candice Bouchet, Thibault Lacroix, Clara Lama Schmit, Pauline Lorillard, Pascal Réneric, Sofia Teillet et, en alternance, Camille Ametis, Clémentine Boucher, Lilwen Bourse

Production : MC93 – Maison de la culture de Seine-Saint-Denis ; Compagnie Friche 22.66