Betty de Tiffany McDaniel

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L’écrivaine Tiffany McDaniel, du haut de ses 18 printemps, a commencé à écrire une fresque familiale suite à la révélation d’un secret de famille confié par sa mère Betty. C’était il y a maintenant presque vingt ans. La jeune femme s’est alors inspirée du passé de sa maman, surnommée affectueusement, lors de son enfance, la « petite indienne », pour livrer une œuvre bouleversante. La gestation de cette fresque fut longue et parsemée d’embûches, dues aux refus répétés des éditeurs, mais « Betty » est désormais un livre qui compte.

L’auteure y ausculte avec tendresse la mémoire de sa famille maternelle, sans retenue ni évitement, mais avec une humanité poignante.

Betty Carpenter, née au début des années 50, est la sixième d’une fratrie de huit enfants, issue de l’union d’une mère blanche, Alka, et d’un père Cherokee, Landon. D’abord nomade, le couple va finir par s’installer à Breathed, dans le sud de l’Ohio, dans une maison qualifiée de maudite. Mais le paysage foisonnant des Appalaches est désormais le point d’ancrage de cette famille où Betty et ses frères et sœurs vont grandir, auréolés par un papa qui imprègne la rudesse de la vie d’une atmosphère onirique, de rituels enchanteurs, puisés au plus profond de son âme indienne.

Betty est la narratrice de ce roman. Elle raconte cette histoire à la première personne, insufflée par l’écriture de sa propre fille. Tiffany McDaniel parle à la place de cette mère métisse Cherokee afin de relater les difficultés que sa famille maternelle a rencontrées dans cet Ohio des années 50 et 60 où certes la nature était magnifique et omniprésente, mais où la brutalité de la vie demeurait vigoureusement destructrice. L’auteure évoque avant tout la condition féminine, à travers la révélation des blessures ignominieuses endurées par les femmes de sa famille. En les questionnant, elle a appris les sévices inavouables qu’elles ont subies au sein de leur clan familial, qu’elle qualifie de « violence générationnelle ». Mais c’est bien de toutes formes de violence que l’écrivaine désire parler. Car elles sont multiples, et proviennent aussi insidieusement de l’extérieur que de l’intérieur. Tiffany McDaniel témoigne tout d’abord du racisme. Elle confie : « Je connaissais (…) les expériences de ma mère en matière de racisme. J’ai la peau claire, mais maman et Papaw Landon ont vécu avec la peau brune dans des communautés à prédominance blanche, ce qui n’a pas toujours été facile pour eux. » (DeadXDarlin Everything Novel). La peau mate et la chevelure noire de Betty étaient sujets à moqueries et blessures morales. Elle devait quotidiennement subir un rejet blessant de ses camarades de classe. L’école représentait un enfer pour elle. Ses origines amérindiennes, son héritage Cherokee, étaient marqués au fer rouge par une population majoritairement blanche dans cette bourgade de l’Ohio. De surcroît la classe sociale et l’isolement de la famille Carpenter représentaient une source supplémentaire d’exclusion et de difficultés.

Quant à la condition même de la femme, elle fut tragiquement anéantie par l’usage des abus sexuels subis par la maman de Betty, par sa sœur,… mais aussi par une certaine violence masculine, une agressivité et une ascendance brutale de certains hommes. Le grand frère de Betty en fut l’exemple effrayant : un prédateur contre lequel le silence régnait. Et puis il y a la mort. Omniprésente tout au long du récit à travers la disparition tragique de frères et sœurs de Betty. Alors une question se pose : résidait-il une lumière tout au long de ces années chaotiques ? Oui puisque l’amour des proches rayonne par petites touches tout au long de ces années tourmentées, même si les relations ne sont pas toujours évidentes. Cet amour passe de prime abord par la transmission, à travers le lien profond unissant Betty et ses frères et sœurs à leur père Landon. Tiffany McDaniel témoigne de cette proximité vitale en confiant « à quel point ils (la fratrie) aimaient leur père et à quel point il était une force de soutien dans leur vie. Quand il est mort, ils ont parlé de lui comme s’ils avaient perdu leur seul radeau de sauvetage au milieu de l’océan. » (Interview dans Guernica) 

Quant à Betty, elle est pour Landon sa « petite indienne ». Leur connivence est extraordinaire. L’auteure voulait « dépeindre une relation admirative entre père et fille ». Et c’est à travers les contes Cherokee et l’amour et le respect de la nature que cette relation les transcende.

Landon est un père aimant, soucieux de transmettre sa culture et ses traditions à ses enfants, en parfaite harmonie avec les richesses de la terre, de la faune et la flore. Les plantes et les arbres n’ont aucun secret pour lui. Pour mettre en relief ce magnifique personnage, l’auteure explique dans « Guernica » : « J’ai considéré Landon comme un environnementaliste : préserver, soigner et respecter la faune autour de lui. Il a également élevé ses enfants, y compris ma mère, pour qu’ils aient l’amour de la nature et du jardinage, comme il le fait dans le livre. Il fabriquait ces différentes décoctions (…) pour les gens, et il est vraiment devenu connu sous le nom de « Plant man ». Je voulais capturer ce côté de lui. » Mais la nature de cette belle relation ne s’arrête pas là. Landon a constamment une histoire poétique, une légende onirique à raconter aux siens, afin d’alléger l’abrupte réalité de la vie, en enveloppant de miel les multiples blessures et désillusions de ses enfants. Cependant les sombres secrets familiaux feront irruption dans la vie de Betty dont l’enfance sera malmenée, l’innocence bafouée, par la découverte des violences sexuelles faites à sa mère Alka et à sa sœur. Elle se retrouve face à une mère parfois cruelle qu’elle ne comprend pas. Malgré tout elle dégagera une force de vie résiliente, au côté de sœurs aînées, Fraya et Flossie, dont la complicité atténue les douleurs. Et puis il y a l’écriture. Tous ces mots couchés sur de petits papiers et rituellement cachés pour résister à la douleur, mais aussi en témoigner. La mère de Tiffany McDaniel, Betty, écrit encore de la poésie. « My broken home », au début du roman, sort de sa plume.

L’écrivaine a aussi inséré dans ce récit des personnages imaginaires, ainsi qu’une ville fictive, Breathed, dont l’influence est née du sud de l’Ohio que Tiffany McDaniel aime profondément. Breathed est devenue un personnage à part entière dans ses romans. Elle se déploie au fur et à mesure des nouveaux livres que l’auteure écrit.

La transmission et la mémoire sont au centre de ce magnifique récit, où la condition des femmes et le racisme jalonnent avec fracas cette histoire bouleversante. Il y a quelques années, lorsque Tiffany McDaniel proposait son roman aux sociétés d’édition, il était refusé : « Les éditeurs me disaient qu’il fallait enlever les scènes de soutien-gorge et de règles menstruelles, qu’il fallait mettre en scène des femmes plus heureuses, ayant des relations romantiques. Ils le jugeaient trop cru et trop violent. » (T. McDaniel, « Le Figaro »). Heureusement les choses ont bel et bien changé et la parole se délie sans édulcoration. « Betty » est un bel hymne à la femme, mais aussi à la puissance de l’imagination, de l’onirisme, puisés au plus profond de la sensibilité d’un homme : Landon. « L’âme de mon père était d’une autre époque. D’une époque où le pays était peuplé de tribus qui écoutaient la terre et qui la respectaient. Lui-même s’est tellement imprégné de ce respect qu’il est devenu le plus grand homme que j’aie connu. Je l’aimais pour cela (…). Dans ses histoires, je valsais sur le soleil sans me brûler les pieds. » (extrait de « Betty »)

« Betty », roman de Tiffany McDaniel, Editions Gallmeister, 2020

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