Les pires De Lise Akoka et Romane Gueret

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« Les pires » est le premier long métrage des réalisatrices Lise Akoka et Romane Gueret, dont la rencontre lors d’un casting d’enfants quelques années auparavant détermina un désir profond de travailler sur l’expérience particulière du casting sauvage d’enfants, induisant de facto les difficultés et limites que cela peut engendrer.

Les deux jeunes femmes ont des parcours complémentaires. Lise Akoka a effectué des études de psychologie et s’est formée au métier de comédienne tandis que Romane Gueret a exercé différents postes dans le cinéma, comme cadreuse, assistante réalisatrice et assistante de casting. Elles font connaissance en 2014 alors que Lise Akoka est directrice de casting et Romane Gueret stagiaire. Et cela à travers la recherche d’enfants dans le bassin minier du nord de la France. Le déclic se fait en diligence et la connexion est telle qu’en 2015 elles co-réalisent un court-métrage, « Chasse royale », dont le sujet se rapporte aux interrogations sur l’expérimentation du casting sauvage. C’est naturellement qu’elles envisagent alors d’approfondir leur réflexion en traitant de surcroît du tournage et donc de la fabrication d’un film, avec une fois de plus des enfants originaires de cette région du nord. Naît alors « Les pires ». Le titre nous interpelle d’emblée. Nous faisons connaissance dès le début du film avec, à travers un casting, des personnalités face-caméra débordantes et singulières, dont le parcours est semé d’embûches, tant scolairement que socialement ou au niveau familial, puisque le désir du cinéaste flamand Gabriel (Johan Heldenbergh) est de découvrir de sacrées bouilles aux individualités marginales, qui ont déjà croisé des difficultés de vie fortes. Les adolescents choisis seront les personnages principaux d’un film tourné cité Picasso à Boulogne-sur-Mer, et dont le titre a pour origine un proverbe ch’ti : « A pisser contre le vent du nord » (dont la suite est « on mouille sa chemise ou à discuter contre tes chefs, tu auras toujours tort »). De ce casting de départ, quatre ados vont être sélectionnés. Mais les habitants de la cité s’interrogent sur le choix du réalisateur : pourquoi les « pires » ? Nous entrons ainsi dans la vie cabossée de Lily, Ryan, Jessy et Maylis. Lily, 16 ans, a déjà subi la perte d’un être cher à son cœur, son petit frère, qu’elle a accompagné dans la maladie, un cancer qui l’a anéanti. La jeune fille a de nombreux flirts, multipliant des expériences qui lui amènent une réputation qui ne lui correspond pas. Mais la vie de quartier est pesante et les langues perfides. Ryan est le plus jeune des quatre ados. Vu l’instabilité de sa mère, il a été confié à sa grande sœur. Le môme présente des troubles de l’attention, souffre d’hyperactivité. Malgré la présence en classe d’une accompagnante AESH, l’enfant est en grande souffrance scolaire. Ensuite nous avons Jessy, au casier judiciaire déjà existant. La dureté du jeune homme est palpable, désirant montrer tous les attributs d’une virilité puissante, comme une arme défensive prête à le protéger pour masquer ses fêlures, sa vulnérabilité. Et enfin nous avons Maylis, plutôt repliée sur elle-même, qui a du mal à s’affirmer. Elle doute de son envie de participer au tournage de ce film.

Ces jeunes personnages sont la sève du film. Les adultes qui gravitent autour d’eux sont au second plan, leur implication permettant de mettre en exergue la vie sur le tournage, avec ce que cela implique pour chaque membre de l’équipe, comédiens et techniciens, extirpant le ressenti des jeunes ados. D’autres scènes en dehors du tournage, au sein des relations familiales et dans le quartier, approfondissent ces relations et émotions qui tissent les questionnements intrinsèques au choix de jeunes comédiens non professionnels de quartiers populaires, à la vie déjà compliquée.

La genèse de l’écriture des « Pires » est bien antérieure au tournage. Lise Akoka, Romane Gueret et Eléanore Guerrey ont écrit ensemble un scénario basé à l’origine sur des entretiens avec moults adolescents lors d’un casting sauvage, ce qui leur permit de s’abreuver de la parole, de la gestuelle, de la manière de s’exprimer et des récits relatés par ces enfants vivant dans ces quartiers dont les deux réalisatrices désiraient parler. Mais le film prit du temps à se monter, ce qui obligea Lise Akoka et Romane Gueret à changer les ados qu’elles avaient repérés, puisqu’ils avaient grandi et ne correspondaient plus à l’âge des différents rôles. D’où la complexité et la nécessité de ne pas s’engager avec ces jeunes tant que la certitude de travailler avec eux n’est pas totalement avérée. Il y eut donc un second casting, à travers divers établissements scolaires, des centres éducatifs pour mineurs, des foyers … afin de découvrir ces jeunes ados que nous voyons dans le film et ajuster l’écriture à leurs personnalités. L’échange entre ces jeunes acteurs non professionnels et les scénaristes fut primordial : « Le scénario a été écrit à partir de séances d’improvisation et de rencontres assez longues avec beaucoup d’enfants, ce qui nous a inspirées en nous donnant les lignes de l’histoire et en créant les personnages. Mais nous sommes arrivées sur le plateau avec un scénario très écrit. Nous avons travaillé également longtemps avec les enfants pour leur apprendre leurs textes. Ensuite nous les avons dirigés via des oreillettes à travers lesquelles nous leur lancions des indications de jeu et les textes. On s’en tenait au texte écrit et après avoir fait toutes les prises qui nous convenaient, nous prenions souvent plus de liberté pour les dernières prises en essayant de créer de la surprise, de l’inattendu. » (Lise Akoka, « Cineuropa ») Donc peu d’improvisation dans « Les pires ».

Il était impératif pour les réalisatrices de parer aux pièges et dangers des poncifs et clichés des quartiers populaires, tout en exprimant avec finesse les interrogations sur la distance, l’équité et le bien-fondé qui sont inhérents au tournage d’un film comme celui-là. Car « Les pires » est une mise en abyme d’un tournage dont les personnages principaux sont de jeunes ados non-professionnels, qui sont à mille lieues de ce monde artistique privilégié. Les cinéastes nous interpellent ainsi sur l’ambivalence des rapports et des liens entre le milieu modeste d’une sphère populaire et l’équipe d’un cinéma indépendant, d’auteur. Quelles sont donc les limites, la frontière à ne pas franchir ? Comment refléter la collision entre ces deux univers si différents ? Une rencontre véritable est-elle envisageable ? Le metteur en scène du film dans le film, Gabriel, est parfois déroutant, ambigu. On sent qu’il tient à discuter de manière sincère avec ces ados, de se lier avec eux et partager. Mais certains de ses comportements sont équivoques. La scène de rixe entre Ryan et ses camarades en est le parfait exemple. Gabriel trouve qu’elle n’est pas assez réaliste. Agacé, il incite les petits copains du gamin à insulter sa mère, sachant très bien, pour en avoir parlé avec Ryan, que cela va provoquer chez lui une hargne très agressive. Les enfants s’en donnent à cœur joie et nous plongeons dans une violence inquiétante qui ravit le metteur en scène mais inquiète son équipe. Ryan, à terre, est quasi-asphyxié par les autres. Le malaise est palpable, certains adultes sont choqués, Gabriel n’interrompant pas la scène. Une fois coupée, le gosse se relève, à bout de souffle, mais il se marre ! La limite, le fil rouge, a été dépassé. Pour autant, Gabriel trouve cela normal, il est emballé par ce qu’il vient de filmer. Il est pourtant clairement manipulateur dans cette relation adulte-enfant, ce qui interroge sur les enjeux d’un tournage avec des comédiens mineurs, et qui plus est non-professionnels. La question éthique, la morale, sont un sujet d’interrogation pour les deux réalisatrices.

Les phénomènes psychiques qu’engendrent les rapports sociaux, qu’ils soient au niveau du travail, de la classe sociale, de l’âge, sont posés. Mais elles traitent tout autant des liens familiaux, amicaux, de l’amour, de l’affect. Elles vont au-delà du cadre du tournage. L’échange entre l’assistante du réalisateur, Judith, et les gens de la cité Picasso, ainsi que les services sociaux, est un moment important et nécessaire quant à l’image que les habitants désirent donner de leur lieu de vie qu’ils aimeraient être considéré et valorisé. Eux luttent contre la stigmatisation. Ces discussions enrichissent le film. Lise Akoka explique : « On trouvait intéressant de faire entendre le discours de l’éducatrice dans le film qui met en lumière le fait qu’il y ait divergence d’intérêts entre le monde de l’art et le monde associatif/politique et que ce débat est central, il n’y a pas d’un côté un qui a raison et de l’autre un qui a tort. Le débat est compliqué en tout cas ».  « Les pires » a le discernement de nous soumettre une vision critique et introspective sur l’expérience bien particulière d’un tournage et le processus décisionnaire du metteur en scène. Et cela sans être manichéen, sans émettre la moindre sentence, le moindre précepte de morale. Les deux cinéastes donnent la parole à ces adolescents. Nous percevons leurs ressentis à travers ces nouvelles expériences qu’ils ont l’opportunité de vivre. Cette mise en parallèle avec la propre expérience de ces jeunes comédiens en herbe nous interpelle. La question de l’impact d’un tournage sur ces jeunes gens est amorcée. Une des réalisatrices explique : « Le cinéma est un endroit de catharsis, de recherche de soi-même, qui peut parfois offrir cela à des enfants qui s’interdisent d’éprouver le moindre sentiment. A aucun moment nous ne prétendons que le cinéma va totalement changer les vies de ces enfants ; il n’a pas ce pouvoir-là, ou rarement. Pour autant, il crée une bifurcation, une modification dans les itinéraires de chacun qui, si petites soient-elles, ont de la valeur » (Le bleu du miroir).  Lise Akoka renchérit sur le fait que ce film « parle du jeu d’acteur dans le sens où il traite ce que c’est de devenir un artiste et à quel point les artistes sont partout. (…) Il y a cette chose assez mystérieuse où certains se révèlent. Ils trouvent par la voie du jeu une possibilité d’ouvrir des portes émotionnelles qui sont longtemps restées fermées » (Format court).

Afin d’encadrer les jeunes comédiens sur le tournage, un adulte référent leur a été attribué (éducateur ou famille), ainsi qu’un psychologue pour les rencontrer hebdomadairement et faire un point avec eux. Ils ne furent pas délaissés lors de l’après-tournage. Ils ont été suivis pour éviter une interruption brutale avec l’aventure qu’ils avaient vécue.

Les deux réalisatrices furent accompagnées à la lumière par le directeur de la photographie Eric Dumont, aussi présent sur le court « Chasse royale » et sur « Tu préfères ». Le tournage eut lieu à Boulogne-sur-Mer, ville où la lumière, dans l’inconscient collectif, paraît plutôt froide. Mais Eric Dumont a capté cette luminosité du Nord avec chaleur, en favorisant les lumières à contre-jour, en axant peu ses éclairages « à la face ». Il explique : « Je cherchais un rendu très moderne et photographique, sharp mais doux sur les peaux, avec cette petite brillance dans le regard et du modelé sur les visages. Je voulais éviter à tout prix le rendu un peu laiteux et plat. Je suis à pleine ouverture quasiment tout le temps pour concentrer le regard (…). L’intention du film c’est de se concentrer sur les personnages. On est avec eux. Le gros du travail avec ces réalisatrices, c’est qu’il y a un côté très pictural sur la peau, sur les yeux, avec beaucoup de gros plans, et il fallait augmenter ce côté-là en se concentrant sur les visages et en travaillant sur les flous » (AFC). Dans « les pires », la caméra portée est très utilisée, avec beaucoup de prises sur le vif, capturées et immortalisées grâce à un matériel léger et « des optiques compactes, lumineuses, mais qui couvrent le plein capteur : il y avait une volonté d’avoir un rendu « fort mais subtil », c’était notre blague avec les réalisatrices, et ces optiques me permettent de travailler en contre-jour, en sous-exposition, avec très peu de lumière et des parti pris où le sombre et le noir existent. C’est beaucoup plus intéressant pour moi de partir de cette image qui se tient et de sculpter la lumière… pour ensuite justement avoir moins de travail à l’étalonnage » (AFC). Grâce à cette construction lumineuse, « Les pires » possède une esthétique qui sert bien le prisme de cette jeunesse écorchée, déjà amochée par un vécu escarpé. Quant à l’atmosphère du tournage, elle fut distinctive, atypique : « j’ai le souvenir d’être dans une urgence permanente. Avec tous ces enfants issus du casting sauvage, pour certains très difficiles, ça rendait les choses très fragiles. Mais cette urgence et cette fragilité ont su aussi fabriquer de la beauté et de la grâce. Ce que je retiens aussi c’est l’immense force du collectif. Cette équipe si jeune, si déterminée, prête à tout pour le film » (Lise Akoka au Festival de Cannes).

Grâce à toute cette osmose collective, Lise Akoka et Romane Gueret nous livrent un premier long métrage où la réflexion et les interrogations sur le cinéma s’entremêlent à l’enthousiasme d’une fiction exaltée. Elles ont réussi à créer un équilibre harmonieux et captivant face aux questionnements qu’un tel sujet implique. Avec un magnifique investissement de la part des jeunes comédiens. Le prix « Un certain regard » à Cannes et le « Valois de diamant » à Angoulême ont été remportés par les deux réalisatrices. Ces victoires sont amplement méritées et nous en sommes très heureux.

 

 

 

Réalisation : Lise Akoka et Romane Gueret / Scénario : Lise Akoka, Romane Gueret et Eléonore Gurrey / Directeur de la photographie : Eric Dumont / Chef opérateur son : Jean Umansky / Chef décorateur : Laurent Baude / Costumes : Edgar Fichet / Directrice de casting : Marlène Serour / Montage : Albertine Lastera / Distribution : Mallory Wanecques (Lily), Timéo Mahaut (Ryan), Loïc Pech (Jessy), Mélina Vanderplancke (Maylis), Johan Heldenbergh (Gabriel), Esther Archambault (Judith), Matthias Jacquin (Victor), Angélique Gernez (Mélodie), Dominique Frot (Grand-mère Ryan), Rémy Camus (Rémy), Sophie Bourdon (La maquilleuse) / Production : Les films Velvet, France 3 Cinéma / Distribution : Pyramide Films / Sortie en salles : 07/12/2022

 

 

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