Le dossier Maldoror De Fabrice Du Welz
Dans son dernier opus, le cinéaste belge Fabrice Du Welz s’est librement inspiré de la sombre et macabre affaire Dutroux, qui a dévasté les habitants de Charleroi mais aussi toute la Belgique.
Tout en ancrant son histoire dans cette ville morose, à partir de faits réels survenus dans les années 90, il crée un personnage fictionnel de gendarme idéaliste et fougueux qui va se laisser dévorer par la traque obsédante d’un monstre pédophile qui hante la région avec effroi.
1995 à Charleroi. Deux petites filles disparaissent. Leurs frimousses innocentes s’affichent sur les murs, apparaissent dans les médias, et troublent profondément une population touchée émotionnellement par l’absence de ces jeunes gamines du coin.
Paul Chartier (Anthony Bajon) est un jeune gendarme issu d’une sphère familiale fracturée, désireux de faire très sérieusement son travail, croyant en une justice intègre. Mais il va promptement déchanter. Chargé par son supérieur Charles Hinkel (Laurent Lucas) de surveiller un délinquant sexuel connu des services de police, il va se sentir dupé par sa hiérarchie. Cette mission « secrète » se nomme Maldoror, mais elle n’est pas mandatée. De fil en aiguille Paul se retrouve embringué dans une guerre des services de police où gendarmerie, police communale et police judiciaire se tirent dans les jambes, au point d’en oublier qu’ils nuisent à l’enquête, alors que les jours passent et que l’espoir de retrouver les enfants vivantes s’estompe implacablement. Mais il y a aussi un dysfonctionnement de la justice, et l’on voit poindre une corruption qui va elle aussi putréfier la situation. Cependant Paul ne peut pas se résoudre à obéir à sa hiérarchie. Enquêter devient une obsession. Il s’investit sans relâche dans cette enquête, étant persuadé d’avoir entendu des voix lors d’une fouille dans la cave de Marcel Dedieu (Sergi Lopez), agresseur sexuel notoire. Mais là aussi son supérieur nie cette information qui condamnera les petites. Paul est de surcroît persuadé qu’il y a un réseau pédocriminel dans la région. Mais ce jeune gendarme fougueux s’apprête en même temps à se marier avec son grand amour, une jeune sicilienne (Aba Gaia Belligi) dont la famille prépare avec joie et entrain le mariage. Alors que Paul est en train de vivre un beau moment dans sa jeune vie d’adulte, il se laisse malgré tout happer par les ténèbres dans cette sombre affaire, pleine de noirceur, qui va l’entraîner dans une chute vertigineuse où plus personne, même sa femme adorée, ne peut l’en extirper.
Fabrice Du Welz, qui désirait réaliser un film sur l’affaire Dutroux depuis de nombreuses années, explique sa démarche personnelle : « (...) j’étais obsédé par une séquence réelle de l’affaire, racontée à l’époque, où un gendarme descend dans la cave de Dutroux et entend des voix d’enfants, mais personne ne l’écoute, un an avant qu’il ne soit arrêté. Depuis des années je me demande comment un homme peut faire face quand on lui annonce qu’il a failli sauver ces enfants ? Quel dilemme moral écrasant ; comment peut-on vivre, survivre avec la culpabilité ? Là, j’avais mon point de vue, celui d’un jeune gendarme inspiré qui veut absolument faire le bien, mais confronté au mal, il devra s’interroger sur sa part de responsabilité. Cette intersection morale m’intéressait particulièrement » (Interview de F. Du Welz accordée à Cineuropa).
Deux problématiques ont absorbé la réflexion du cinéaste et de son coscénariste Domenico La Porta : la justice et le mal, qu’ils ont tenté d’imprégner organiquement chez Paul. La question était : de quelle manière ce jeune gendarme peut-il se comporter au sein d’une société où la justice dysfonctionne, déraisonne. Les instances de pouvoir faisant obstacle à cet être qui se noie dans un monde où la frontière entre le bien et le mal est bafouée, les conséquences peuvent de fait devenir terriblement sordides. Et c’est ce que l’on ressent intensément, à mesure que Paul tombe dans une incompréhension vis-à-vis du système policier et judiciaire, et dans un gouffre obsessionnel à la limite de l’aliénation.
Fabrice Du Welz s’est largement informé afin que l’environnement filmique soit rigoureux et pertinent. Il était primordial pour lui et son coscénariste d’avoir une démarche d’une justesse sans faille pour peindre Charleroi, cette ancienne agglomération industrielle wallone, tombée dans une détresse économique et sociale, mais aussi dans une douleur dont la cicatrice n’est pas encore refermée, en raison de la honte engendrée par l’affaire Dutroux. Le cinéaste, en repérant ses décors, a pu observer que le spectre du monstre était encore présent. Il était donc nécessaire de retranscrire cette véracité, sans pour autant oublier d’inclure une bonté et une humanité représentées dans le film par la famille sicilienne. La scène du mariage est absolument époustouflante, filmée avec sincérité et sollicitude, en contraste avec l’univers crasseux et infâme dans lequel évolue professionnellement Paul. Le bonheur est à la porte, mais le mal frappe, happe ce jeune homme qui viscéralement n’arrive pas à s’en extraire.
Même si l’affaire Dutroux est le point de départ du film, les scénaristes ont inventé des personnages qui gravitent autour de Marcel, un groupe de malfaiteurs méprisables et répugnants, qui sortent de leur imaginaire, puisqu’officiellement Dutroux a été jugé comme étant un prédateur isolé, la thèse du réseau ayant été rapidement étouffée par les supérieurs des deux gendarmes qui enquêtaient sur cette théorie. D’ailleurs un de ces deux investigateurs a écrit un livre, « L’enquête assassinée », qui résonne fortement avec le personnage de Paul. Face à cela, Fabrice Du welz a créé, sur la dernière partie du film, une uchronie où, comme il l’explique lui-même, « on réinvente ce qui nous a été volé, le sentiment de justice » (Cineuropa). Il cite entre autres comme références deux cinéastes qui l’ont véritablement interpellé : Sidney Lumet pour « le dilemme moral d’un personnage face à des institutions qui dévissent, et la corruption » (Capture Mag), et Quentin Tarantino avec « Once upon a time in Hollywood », où le cinéaste américain « s’empare d’une histoire terrible, qui marque un vrai changement de paradigme dans l’histoire américaine, pour proposer un film de réconciliation » (Cineuropa). Quant au nom de code du dossier, Maldoror, il rappelle « Les chants de Maldoror » de Lautréamont, où le personnage représente une sorte d’archange du Mal, nihiliste, barbare et sadique, abjurant toute morale. Sergi Lopez, qui incarne cette bête luciférienne, fait froid dans le dos. Mais à aucun moment Fabrice Du Welz ne tombe dans l’indécence ou le sensationnel : il se refuse à filmer ce qui se passe dans la cave de Marcel. Ce fut un principe de base incontestable.
Pour cet opus, Fabrice Du Welz qui est un amoureux de la pellicule, a opté pour le numérique. Lorsqu’il a réalisé son documentaire « La passion selon Béatrice » (sur les traces de Pasolini), son précédent film, il a pu essayer différentes sortes de caméras numériques, lui qui ne tournait jamais en digital. De plus, lorsqu’il a vu « Les amandiers » de Valeria Bruni-Tedeschi, il était certain que le film était en argentique. Apprendre qu’il avait été tourné en numérique l’interloqua. Lui et son directeur de la photographie Manu Dacosse ont donc travaillé différemment sur « Le dossier Maldoror ». Manu Dacosse explique que Fabrice Du Welz a changé depuis ce documentaire : avec le digital il s’est senti très libre. De plus, ils ont pas mal expérimenté, en partant de la LUT d’étalonnage des « Amandiers ». Résultat : l’équipe a pu tourner à plusieurs caméras numériques, lorsque c’était nécessaire, mais il y avait tout de même la présence d’une caméra pellicule, au cas où, pour de rares moments. Comme le dit Manu Dacosse, « Fabrice reste quand même un amoureux du Super 16 ». Ce film de 2h30 a été tourné en 38 jours, sacré tour de force alors qu’il y a pas mal de décors, mais aussi d’acteurs.
Comme il le confie dans l’émission Steroïds, « C’est un film qui mute. Je crois que c’est la première fois que je pars de l’intérieur, de la viscéralité de mon personnage. (…) Forcément la forme mute un peu. On est dans une approche très très néoréaliste au début, très influencée par mon étude pa r exemple autour de pasolini. (…) La mise en scène mute légèrement. On est de plus en plus expressif (…). On termine presque par une forme de paranoïa, un peu expressive à la fin » (Capture Mag).
Dans « Le dossier Maldoror » Fabrice Du welz a exploré le choc traumatique qu’a vécu la ville de Charleroi. Le pédocriminel Dutroux tourmente encore ces lieux imbibés de souvenirs ineffables et dérangeants. Cette affaire a réellement fait chanceler la Belgique. Dutroux fut jugé, reconnu coupable, et incarcéré à une peine de prison à perpétuité. La fin du film, elle, est uchronique. Dans la réalité, il est terrible de découvrir qu’une trentaine de témoins, prêts à témoigner, trouvèrent la mort, de multiples manières. Nous ne saurons jamais si c’était un hasard…. La question du réseau a été jugulée. La colère du cinéaste est encore bien présente. Ce film est d’ailleurs le premier d’une trilogie sur « les cauchemars de la Belgique » (Steroïds). Fabrice Du Welz veut mettre en exergue, dans son prochain opus, ce qu’il appelle une « amnésie collective » : la terrible exploitation caoutchoutière au Congo durant le règne de Leopold II.
Découvrir « Le dossier Maldoror », c’est découvrir l’histoire d’un homme qui traque sans relâche, frénétiquement, la représentation du Mal, malgré des institutions étouffantes. Mais la chute sera tragique et sombre. Et le gâchis qui résulte de cette affaire, sinistre.
Réalisateur : Fabrice Du Welz / Scénaristes : Fabrice Du Welz, Domenico La Porta / Directeur de la photographie : Manu Dacosse / Musique : Vincent Cahay / Monteur : Nico Leunen / Décors : Emmanuel De Meulemeester / Acteurs et Actrices : Anthony Bajon (Paul Chartier), Alba Gaïa Bellugi (Jeanne), Alexis Manenti (Luis Catano), Sergi Lopez (Marcel Dedieu), Mélanie Doutey (Juge Remacle), Laurent Lucas (Charles Hinkel), Jackie Berroyer (Jacky Dolman), Béatrice Dalle (Rita), David Murgia (Didier Renard), Lubna Azabal (Mme Santos), Félix Maritaud (Roberto Santos), Guillaume Duhesme (Dardenne) / Production : Frakas Productions, The Jokers Films, RTBF, Voo-Be TV, Proximus, Shelter Prod / Distribution : The Jokers Films / Sortie France : 15/01/25