Le cinéaste italien Mario Martone consacre son dernier opus à l’insaisissable écrivaine sicilienne Goliarda Sapienza (1924 – 1996) qui devint, après s’être consacrée à l’art dramatique, une autrice que les maisons d’éditions italiennes tardèrent à reconnaître et éditer. Mario Martone nous présente cette femme libertaire et indocile à un moment précis de sa vie, en 1980, où Goliarda est envoyée quelques mois en prison pour vol de bijoux. Elle tissera alors des liens denses avec plusieurs femmes, dont l’indomptable Roberta, de vingt ans sa cadette.
Nous faisons connaissance avec Goliarda alors qu’elle est dans sa cinquantaine. C’est une période tourmentée pour cette femme qui ne gagne plus assez pour payer le loyer de son confortable appartement romain, qui ne parvient pas à être engagée pour un travail alimentaire et qui, à l’aube des années 80, n’arrive toujours pas à faire éditer ce livre qui sera bien des années plus tard considéré comme son chef d’œuvre : « L’art de la joie ». Plus d’une décennie à l’écrire et le réécrire, mais toujours pas d’éditeur.
L’autrice, née en 1924, a grandi au sein d’une famille atypique, antifasciste et très ouverte. Adolescente, elle quitte la Sicile pour Rome, où elle entre à l’Académie d’art dramatique. Elle participe à la résistance italienne durant l’occupation nazie puis, après la guerre, travaille dans le théâtre et le cinéma. Cependant, lorsqu’elle perd sa mère en 1953, elle subit une dépression qui la mènera à endurer des électrochocs. C’est alors que sa vie bascule vers l’écriture afin de se reconstruire. Elle publie certains écrits, mais son grand chef d’œuvre est de toute part refusé. Elle souffre beaucoup de la mésestime de cette sphère intellectuelle et bourgeoise à laquelle elle appartient. Et c’est en réaction à cette désaffection, mais aussi au manque d’argent, que Goliarda vole des bijoux lors d’une sortie mondaine où elle retrouve ces connaissances qui s’éloignent peu à peu d’elle. Ce moment charnière, où elle fut prise et envoyée en prison, est un bouleversement sur lequel le cinéaste a désiré s’attarder. Le film commence à ce moment précis. Mario Martone explique : « Nous (lui et sa co-scénariste Ippolita Di Majo) ne voulions pas faire un film rempli d’informations sur elle, mais réaliser plutôt un portrait d’elle sur fond d’un été à Rome en 1980. Un portrait d’une écrivaine avec ses créatures littéraires qui sont des personnages qui ont vraiment existé, mais qui prenaient une tout autre dimension dans les romans de Goliarda » (Mario Martone, Cineuropa).
Le cinéaste s’est basé sur deux livres de Goliarda Sapienza : « L’université de Rebibbia » (1983) et « Les certitudes du doute » (1987). Ces écrits racontent son expérience de détenue dans cette immense prison romaine, ses conditions d’incarcération, et sa vision sur la place que prend la prison au cœur de la société. Mais c’est aussi une réflexion sur l’assujettissement des femmes, sur les limites imposées à leur liberté, et cela autant au dehors (« fuori » en italien), c’est-à-dire à l’extérieur de la prison, qu’au-dedans. C’est tout le paradoxe qui jaillit de sa pensée, puisqu’elle s’est sentie libérée, revenant à l’essentiel, grâce à sa détention, en préservant une belle solidarité avec ces femmes de tous âges, venant de tous horizons, qui esquivent un temps la brutalité du « fuori ». Mais la dureté de la réalité carcérale est dès le début du film mise en exergue. Goliarda est emmenée sans ménagement dans un long couloir froid et glauque avant de subir une fouille corporelle avilissante. Nous entrons d’emblée dans cet univers impitoyable, pour ensuite découvrir la solidarité, la sincérité, l’amitié, la joie, qui finalement sécurisent et unissent des femmes qui ne font pas spécialement partie du même monde extérieur. Mais le cinéaste ne suit absolument pas de chronologie. La temporalité est déstructurée : nous passons de la prison à l’extérieur en de multiples flash-backs qui nous emportent du dedans au dehors, du présent au passé, où nous découvrons par exemple le vol des bijoux… Le contraste entre l’été romain et l’incarcération est saisissant : en quelques secondes nous passons de Rebibbia au bel appartement de Goliarda qui se prélasse dans un cocon chaleureux et ensoleillé, seule. Mario Martone capte par petits fragments cet été de l’année 1980, et observe l’autrice italienne se mouvoir, éclairant avec finesse la beauté et l’intensité du féminin. Et cela à travers la relation que Goliarda va tisser avec la jeune et belle Roberta, qu’elle a rencontrée en prison. Elles vont entretenir une relation insolite, incernable. Une étrange intimité les lie, amicale, amoureuse, conflictuelle. De multiples rencontres improvisées nous font divaguer dans une Rome ensoleillée, où elles dérivent allègrement, partageant des instants saugrenus, où se mélangent le désir, l’affection, la tendresse, la sororité, mais aussi les dissensions, les querelles. Roberta reste une énigme, aussi belle qu’implacable, ayant été apparemment une prisonnière politique. Elle est auréolée d’une certaine ambiguïté. Mais son énergie et sa détermination captivent, même si elle se rebelle parfois contre Goliarda, la blâmant de se servir d’elle afin d’écrire.
« Fuori » nous promène à travers Rome, filmant ces femmes avec délicatesse. La mélancolie plane au gré de ces balades dans des quartiers romains qui nous sont étrangers, que nous n’avons pas l’habitude de voir. Mario Martone explique, dans une interview pour Cineuropa : « J’ai tout tourné dans la Rome d’aujourd’hui. Nous avons également tourné dans le format 1.66, qui était celui employé à l’époque, pour rappeler le cinéma de ces années-là. Et c’est la même chose pour les zooms : d’habitude quand j’en fais, je les cache, alors que dans ce film, j’ai fait des zooms comme dans les films italiens des années 70, comme chez les français aussi, par exemple chez François Truffaut. Et comme Rome est grande, comme une forêt de ciment et de nature, j’ai beaucoup aimé que le film se promène dans des zones que les touristes ne connaissent pas. C’est aussi lié au fait que le personnage de Roberta emmène Goliarda dans des zones de périphérie où cette dernière, qui vit dans le quartier bourgeois de Parioli, n’irait pas de sa propre initiative ». Le directeur de la photographie Paolo Carnera, dans une interview de « Collettivo chiaros curo », confie : « Nous avons été inspirés par le cinéma de John Cassavetes, en choisissant une technique de prise de vue « libre » pour mettre les actrices à l’aise devant la caméra et leur offrir la possibilité d’improviser, en s’exprimant à leur plein potentiel. Pour cela, les outils techniques – caméra, objectifs, éclairage et équipement de soutien – devaient être simples et flexibles, afin d’assurer une véritable liberté de prises de vue, avec un temps de préparation minimal. J’ai utilisé une optique romantique avec des tons chauds pour composer des images lumineuses et douces, capables de restaurer la beauté de la lumière estivale et l’atmosphère ardente de l’été romain. J’avais besoin d’objectifs légèrement vintage et d’une prise de vue en mouvement constant pour évoquer au mieux l’esprit libre et vibrant des années 80 en Italie ». La chroma caractéristique de la fin des années 70 et début des années 80 est subtilement rendue dans cet opus où chaque scène est filmée à travers le regard de Goliarda. Le cinéaste capte la nature et l’architecture romaine via les yeux de l’autrice qui contemple, scrute ce qui l’entoure. Tout comme elle pose son regard sur les autres femmes. La comédienne Valeria Golino, qui interprète Goliarda, a confié à Télérama : « Il aurait été facile d’insister sur son panache, son extériorité de femme très belle, mais je voulais, au contraire, qu’on sente à quel point elle pouvait se faire invisible, devenir une éponge pour faire entrer les autres en elle. Ce qui me permettait, de plus, de mettre en lumière ma partenaire Matilda De Angelis, qui incarne son ancienne codétenue, Roberta ». La vision du cinéaste a séduit Valeria Golino qui admire depuis longtemps l’écrivaine. Elle a d’ailleurs rencontré et travaillé avec Goliarda lorsqu’elle était une très jeune actrice, et s’est ainsi retrouvée à tourner « Fuori » dans le véritable appartement de l’autrice, appartement où Goliarda la recevait il y a une quarantaine d’années pour du coaching vocal. Cette anecdote est émouvante, sachant que l’actrice italienne, admirative de Goliarda, a elle-même adapté en minisérie le grand roman de l’écrivaine, « L’art de la joie ».
Mario Martone nous livre ainsi le portrait d’une femme immensément libre, indocile, que la rencontre avec ces femmes incarcérées toucha intimement, sans jugement, solidaire de ce microcosme féminin. Le cinéaste a adopté le point de vue de Goliarda, qui savait accueillir les autres, les écouter, s’émouvoir de ce qu’ils étaient. Cette ouverture d’esprit transparaît dans le film, car c’est sa douceur que Mario Martone a privilégiée, ce regard sur ces femmes à travers l’expérience carcérale qu’elles ont vécu, et la place que tient le « dehors » par rapport au « dedans ». Cette femme forte intellectuellement, engagée, savait aussi communiquer avec les gens, quels qu’ils soient. Les barrières sociales tombent en prison, et c’est cette ouverture qui est passionnante. Le cinéaste montre une archive à la fin du film où la vraie Goliarda Sapienza s’exprime lors d’une émission, pour parler de la prison qui pour elle n’est pas en marge de la société, mais qui en fait partie. Le cinéaste explique : « A l’extérieur, Goliarda Sapienza, dans son for intérieur, se sent emprisonnée parce qu’il y a des murs invisibles qui l’étouffent. Et en prison elle respire, pas parce qu’une maison d’arrêt est un endroit agréable. C’est un endroit confiné où l’on souffre. (…) Mais c’est un endroit où les relations humaines sont authentiques, réelles. Et c’est ça qui finalement la libère. C’est un message éminemment politique, qui à l’époque n’a pas été complètement compris » (Mario Martone, Festival de Cannes).
La féminité est omniprésente, et les relations entrelacées par les comédiennes sont magnifiquement mises en exergue, à travers cette flânerie estivale dans Rome. Suivre ces femmes est un enchantement. Et découvrir la puissance du regard de Goliarda nous touche particulièrement.
Réalisation : Mario Martone / Scénario : Mario Martone et Ippolita Di Majo / Direction de la photographie : Paolo Carnera / Son : Maricetta Lombardo / Montage : Jacopo Quadri / Casting : Valeria Golino (Goliarda Sapienza), Matilda De Angelis (Roberta), Elodie Di Patrizi (Barbara), Corrado Fortuna (Angelo), Francesco Gheghi (Cameriere), Antonio Gerardi (Albert), Carolina Rosi (Amica Derubata), Daphne Scoccia (James Dean), Sonia Zhou Fenxia (Suzie Wong) / Production : Indigo Film, Kai Cinema, The Apartment / Distribution : Le Pacte / Sortie : 3 décembre 2025