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Betty de Tiffany McDaniel

L’écrivaine Tiffany McDaniel, du haut de ses 18 printemps, a commencé à écrire une fresque familiale suite à la révélation d’un secret de famille confié par sa mère Betty. C’était il y a maintenant presque vingt ans. La jeune femme s’est alors inspirée du passé de sa maman, surnommée affectueusement, lors de son enfance, la « petite indienne », pour livrer une œuvre bouleversante. La gestation de cette fresque fut longue et parsemée d’embûches, dues aux refus répétés des éditeurs, mais « Betty » est désormais un livre qui compte.

L’auteure y ausculte avec tendresse la mémoire de sa famille maternelle, sans retenue ni évitement, mais avec une humanité poignante.

Betty Carpenter, née au début des années 50, est la sixième d’une fratrie de huit enfants, issue de l’union d’une mère blanche, Alka, et d’un père Cherokee, Landon. D’abord nomade, le couple va finir par s’installer à Breathed, dans le sud de l’Ohio, dans une maison qualifiée de maudite. Mais le paysage foisonnant des Appalaches est désormais le point d’ancrage de cette famille où Betty et ses frères et sœurs vont grandir, auréolés par un papa qui imprègne la rudesse de la vie d’une atmosphère onirique, de rituels enchanteurs, puisés au plus profond de son âme indienne.

Betty est la narratrice de ce roman. Elle raconte cette histoire à la première personne, insufflée par l’écriture de sa propre fille. Tiffany McDaniel parle à la place de cette mère métisse Cherokee afin de relater les difficultés que sa famille maternelle a rencontrées dans cet Ohio des années 50 et 60 où certes la nature était magnifique et omniprésente, mais où la brutalité de la vie demeurait vigoureusement destructrice. L’auteure évoque avant tout la condition féminine, à travers la révélation des blessures ignominieuses endurées par les femmes de sa famille. En les questionnant, elle a appris les sévices inavouables qu’elles ont subies au sein de leur clan familial, qu’elle qualifie de « violence générationnelle ». Mais c’est bien de toutes formes de violence que l’écrivaine désire parler. Car elles sont multiples, et proviennent aussi insidieusement de l’extérieur que de l’intérieur. Tiffany McDaniel témoigne tout d’abord du racisme. Elle confie : « Je connaissais (…) les expériences de ma mère en matière de racisme. J’ai la peau claire, mais maman et Papaw Landon ont vécu avec la peau brune dans des communautés à prédominance blanche, ce qui n’a pas toujours été facile pour eux. » (DeadXDarlin Everything Novel). La peau mate et la chevelure noire de Betty étaient sujets à moqueries et blessures morales. Elle devait quotidiennement subir un rejet blessant de ses camarades de classe. L’école représentait un enfer pour elle. Ses origines amérindiennes, son héritage Cherokee, étaient marqués au fer rouge par une population majoritairement blanche dans cette bourgade de l’Ohio. De surcroît la classe sociale et l’isolement de la famille Carpenter représentaient une source supplémentaire d’exclusion et de difficultés.

Quant à la condition même de la femme, elle fut tragiquement anéantie par l’usage des abus sexuels subis par la maman de Betty, par sa sœur,… mais aussi par une certaine violence masculine, une agressivité et une ascendance brutale de certains hommes. Le grand frère de Betty en fut l’exemple effrayant : un prédateur contre lequel le silence régnait. Et puis il y a la mort. Omniprésente tout au long du récit à travers la disparition tragique de frères et sœurs de Betty. Alors une question se pose : résidait-il une lumière tout au long de ces années chaotiques ? Oui puisque l’amour des proches rayonne par petites touches tout au long de ces années tourmentées, même si les relations ne sont pas toujours évidentes. Cet amour passe de prime abord par la transmission, à travers le lien profond unissant Betty et ses frères et sœurs à leur père Landon. Tiffany McDaniel témoigne de cette proximité vitale en confiant « à quel point ils (la fratrie) aimaient leur père et à quel point il était une force de soutien dans leur vie. Quand il est mort, ils ont parlé de lui comme s’ils avaient perdu leur seul radeau de sauvetage au milieu de l’océan. » (Interview dans Guernica) 

Quant à Betty, elle est pour Landon sa « petite indienne ». Leur connivence est extraordinaire. L’auteure voulait « dépeindre une relation admirative entre père et fille ». Et c’est à travers les contes Cherokee et l’amour et le respect de la nature que cette relation les transcende.

Landon est un père aimant, soucieux de transmettre sa culture et ses traditions à ses enfants, en parfaite harmonie avec les richesses de la terre, de la faune et la flore. Les plantes et les arbres n’ont aucun secret pour lui. Pour mettre en relief ce magnifique personnage, l’auteure explique dans « Guernica » : « J’ai considéré Landon comme un environnementaliste : préserver, soigner et respecter la faune autour de lui. Il a également élevé ses enfants, y compris ma mère, pour qu’ils aient l’amour de la nature et du jardinage, comme il le fait dans le livre. Il fabriquait ces différentes décoctions (…) pour les gens, et il est vraiment devenu connu sous le nom de « Plant man ». Je voulais capturer ce côté de lui. » Mais la nature de cette belle relation ne s’arrête pas là. Landon a constamment une histoire poétique, une légende onirique à raconter aux siens, afin d’alléger l’abrupte réalité de la vie, en enveloppant de miel les multiples blessures et désillusions de ses enfants. Cependant les sombres secrets familiaux feront irruption dans la vie de Betty dont l’enfance sera malmenée, l’innocence bafouée, par la découverte des violences sexuelles faites à sa mère Alka et à sa sœur. Elle se retrouve face à une mère parfois cruelle qu’elle ne comprend pas. Malgré tout elle dégagera une force de vie résiliente, au côté de sœurs aînées, Fraya et Flossie, dont la complicité atténue les douleurs. Et puis il y a l’écriture. Tous ces mots couchés sur de petits papiers et rituellement cachés pour résister à la douleur, mais aussi en témoigner. La mère de Tiffany McDaniel, Betty, écrit encore de la poésie. « My broken home », au début du roman, sort de sa plume.

L’écrivaine a aussi inséré dans ce récit des personnages imaginaires, ainsi qu’une ville fictive, Breathed, dont l’influence est née du sud de l’Ohio que Tiffany McDaniel aime profondément. Breathed est devenue un personnage à part entière dans ses romans. Elle se déploie au fur et à mesure des nouveaux livres que l’auteure écrit.

La transmission et la mémoire sont au centre de ce magnifique récit, où la condition des femmes et le racisme jalonnent avec fracas cette histoire bouleversante. Il y a quelques années, lorsque Tiffany McDaniel proposait son roman aux sociétés d’édition, il était refusé : « Les éditeurs me disaient qu’il fallait enlever les scènes de soutien-gorge et de règles menstruelles, qu’il fallait mettre en scène des femmes plus heureuses, ayant des relations romantiques. Ils le jugeaient trop cru et trop violent. » (T. McDaniel, « Le Figaro »). Heureusement les choses ont bel et bien changé et la parole se délie sans édulcoration. « Betty » est un bel hymne à la femme, mais aussi à la puissance de l’imagination, de l’onirisme, puisés au plus profond de la sensibilité d’un homme : Landon. « L’âme de mon père était d’une autre époque. D’une époque où le pays était peuplé de tribus qui écoutaient la terre et qui la respectaient. Lui-même s’est tellement imprégné de ce respect qu’il est devenu le plus grand homme que j’aie connu. Je l’aimais pour cela (…). Dans ses histoires, je valsais sur le soleil sans me brûler les pieds. » (extrait de « Betty »)

« Betty », roman de Tiffany McDaniel, Editions Gallmeister, 2020

BETTY de Tiffany McDaniel

L’écrivaine Tiffany McDaniel, du haut de ses 18 printemps, a commencé à écrire une fresque familiale suite à la révélation d’un secret de famille confié par sa mère Betty. C’était il y a maintenant presque vingt ans. La jeune femme s’est alors inspirée du passé de sa maman, surnommée affectueusement, lors de son enfance, la « petite indienne », pour livrer une œuvre bouleversante. La gestation de cette fresque fut longue et parsemée d’embûches, dues aux refus répétés des éditeurs, mais « Betty » est désormais un livre qui compte.

L’auteure y ausculte avec tendresse la mémoire de sa famille maternelle, sans retenue ni évitement, mais avec une humanité poignante.

Betty Carpenter, née au début des années 50, est la sixième d’une fratrie de huit enfants, issue de l’union d’une mère blanche, Alka, et d’un père Cherokee, Landon. D’abord nomade, le couple va finir par s’installer à Breathed, dans le sud de l’Ohio, dans une maison qualifiée de maudite. Mais le paysage foisonnant des Appalaches est désormais le point d’ancrage de cette famille où Betty et ses frères et sœurs vont grandir, auréolés par un papa qui imprègne la rudesse de la vie d’une atmosphère onirique, de rituels enchanteurs, puisés au plus profond de son âme indienne.
Betty est la narratrice de ce roman. Elle raconte cette histoire à la première personne, insufflée par l’écriture de sa propre fille. Tiffany McDaniel parle à la place de cette mère métisse Cherokee afin de relater les difficultés que sa famille maternelle a rencontrées dans cet Ohio des années 50 et 60 où certes la nature était magnifique et omniprésente, mais où la brutalité de la vie demeurait vigoureusement destructrice. L’auteure évoque avant tout la condition féminine, à travers la révélation des blessures ignominieuses endurées par les femmes de sa famille. En les questionnant, elle a appris les sévices inavouables qu’elles ont subies au sein de leur clan familial, qu’elle qualifie de « violence générationnelle ». Mais c’est bien de toutes formes de violence que l’écrivaine désire parler. Car elles sont multiples, et proviennent aussi insidieusement de l’extérieur que de l’intérieur. Tiffany McDaniel témoigne tout d’abord du racisme. Elle confie : « Je connaissais (…) les expériences de ma mère en matière de racisme. J’ai la peau claire, mais maman et Papaw Landon ont vécu avec la peau brune dans des communautés à prédominance blanche, ce qui n’a pas toujours été facile pour eux. » (DeadXDarlin Everything Novel). La peau mate et la chevelure noire de Betty étaient sujets à moqueries et blessures morales. Elle devait quotidiennement subir un rejet blessant de ses camarades de classe. L’école représentait un enfer pour elle. Ses origines amérindiennes, son héritage Cherokee, étaient marqués au fer rouge par une population majoritairement blanche dans cette bourgade de l’Ohio. De surcroît la classe sociale et l’isolement de la famille Carpenter représentaient une source supplémentaire d’exclusion et de difficultés. 
Quant à la condition même de la femme, elle fut tragiquement anéantie par l’usage des abus sexuels subis par la maman de Betty, par sa sœur,… mais aussi par une certaine violence masculine, une agressivité et une ascendance brutale de certains hommes. Le grand frère de Betty en fut l’exemple effrayant : un prédateur contre lequel le silence régnait. Et puis il y a la mort. Omniprésente tout au long du récit à travers la disparition tragique de frères et sœurs de Betty. Alors une question se pose : résidait-il une lumière tout au long de ces années chaotiques ? Oui puisque l’amour des proches rayonne par petites touches tout au long de ces années tourmentées, même si les relations ne sont pas toujours évidentes. Cet amour passe de prime abord par la transmission, à travers le lien profond unissant Betty et ses frères et sœurs à leur père Landon. Tiffany McDaniel témoigne de cette proximité vitale en confiant « à quel point ils (la fratrie) aimaient leur père et à quel point il était une force de soutien dans leur vie. Quand il est mort, ils ont parlé de lui comme s’ils avaient perdu leur seul radeau de sauvetage au milieu de l’océan. » (Interview dans Guernica) 
Quant à Betty, elle est pour Landon sa « petite indienne ». Leur connivence est extraordinaire. L’auteure voulait « dépeindre une relation admirative entre père et fille ». Et c’est à travers les contes Cherokee et l’amour et le respect de la nature que cette relation les transcende.
Landon est un père aimant, soucieux de transmettre sa culture et ses traditions à ses enfants, en parfaite harmonie avec les richesses de la terre, de la faune et la flore. Les plantes et les arbres n’ont aucun secret pour lui. Pour mettre en relief ce magnifique personnage, l’auteure explique dans « Guernica » : « J’ai considéré Landon comme un environnementaliste : préserver, soigner et respecter la faune autour de lui. Il a également élevé ses enfants, y compris ma mère, pour qu’ils aient l’amour de la nature et du jardinage, comme il le fait dans le livre. Il fabriquait ces différentes décoctions (…) pour les gens, et il est vraiment devenu connu sous le nom de « Plant man ». Je voulais capturer ce côté de lui. » Mais la nature de cette belle relation ne s’arrête pas là. Landon a constamment une histoire poétique, une légende onirique à raconter aux siens, afin d’alléger l’abrupte réalité de la vie, en enveloppant de miel les multiples blessures et désillusions de ses enfants. Cependant les sombres secrets familiaux feront irruption dans la vie de Betty dont l’enfance sera malmenée, l’innocence bafouée, par la découverte des violences sexuelles faites à sa mère Alka et à sa sœur. Elle se retrouve face à une mère parfois cruelle qu’elle ne comprend pas. Malgré tout elle dégagera une force de vie résiliente, au côté de sœurs aînées, Fraya et Flossie, dont la complicité atténue les douleurs. Et puis il y a l’écriture. Tous ces mots couchés sur de petits papiers et rituellement cachés pour résister à la douleur, mais aussi en témoigner. La mère de Tiffany McDaniel, Betty, écrit encore de la poésie. « My broken home », au début du roman, sort de sa plume.
L’écrivaine a aussi inséré dans ce récit des personnages imaginaires, ainsi qu’une ville fictive, Breathed, dont l’influence est née du sud de l’Ohio que Tiffany McDaniel aime profondément. Breathed est devenue un personnage à part entière dans ses romans. Elle se déploie au fur et à mesure des nouveaux livres que l’auteure écrit.
La transmission et la mémoire sont au centre de ce magnifique récit, où la condition des femmes et le racisme jalonnent avec fracas cette histoire bouleversante. Il y a quelques années, lorsque Tiffany McDaniel proposait son roman aux sociétés d’édition, il était refusé : « Les éditeurs me disaient qu’il fallait enlever les scènes de soutien-gorge et de règles menstruelles, qu’il fallait mettre en scène des femmes plus heureuses, ayant des relations romantiques. Ils le jugeaient trop cru et trop violent. » (T. McDaniel, « Le Figaro »).
Heureusement les choses ont bel et bien changé et la parole se délie sans édulcoration. « Betty » est un bel hymne à la femme, mais aussi à la puissance de l’imagination, de l’onirisme, puisés au plus profond de la sensibilité d’un homme : Landon. « L’âme de mon père était d’une autre époque. D’une époque où le pays était peuplé de tribus qui écoutaient la terre et qui la respectaient. Lui-même s’est tellement imprégné de ce respect qu’il est devenu le plus grand homme que j’aie connu. Je l’aimais pour cela (…). Dans ses histoires, je valsais sur le soleil sans me brûler les pieds. » (extrait de « Betty »)

Betty, roman de Tiffany McDaniel, Editions Gallmeister, 2020

J’AI OUBLIE Bulle Ogier avec Anne Diatkine

« J’ai oublié » est né d’innombrables discussions entre Bulle Ogier et la journaliste Anne Diatkine, qui ont signé à deux ce magnifique livre de souvenirs, de soubresauts mémoriels.

Nous ne sommes pas face à une biographie, dont les deux co-auteures rejetaient absolument l’idée, mais plutôt en présence de traces de vie, de stigmates, de réminiscences, de petits bonheurs, de malheurs aussi. Bulle confiait d’ailleurs à Anne Diatkine, alors qu’elle évoquait d’écrire un livre sur elle et avec elle : « je ne peux pas écrire ma biographie, car j’ai tout oublié » (France Culture : Les nouvelles vagues d’Anne Diatkine). Ce fut immédiatement l’intitulé du livre : « J’ai oublié ». 

Comme l’indique Anne Diatkine, « la mémoire, elle est mouvante ». Et ce sont justement ces innombrables mouvances qui vont transporter l’actrice Bulle Ogier dans les méandres de sa pensée, dans les sinuosités du labyrinthe mnémonique. Les souvenirs de Bulle vont et viennent, lui rendent visite et disparaissent. Et cela à travers un beau partage, une belle union, lors des multiples discussions entre les deux femmes. Ce sont ces conversations qui amènent Bulle à se souvenir, ou à oublier. 

Lors de la première rencontre amenée à recueillir ces touchantes confidences, Anne Diatkine a tout simplement demandé à Bulle Ogier d’évoquer cet appartement dans lequel elles se trouvaient. L’actrice y réside depuis une cinquantaine d’années. Ce lieu a donc été le témoin privilégié de la vie de la comédienne, mais aussi de la femme. Ce sont alors des nuées de souvenirs qui remontent à la surface, avec en filigrane un axe vital et imperturbable : la liberté. Ce sentiment de ne pas être enchaînée lui procure une légèreté et une respiration qui vont l’accompagner tout au long de son travail d’actrice, de ses expériences amicales et amoureuses, de ses liens familiaux…

Bulle Ogier, c’est le cinéma, mais aussi le théâtre. Nous retrouvons souvent ce qualificatif original mais qui lui va si bien : « actrice de cinémathèque ». Nous pensons avant tout à Jacques Rivette, mais aussi à Alain Tanner, André Téchiné, Barbet Shroeder, Luis Bunuel, Marguerite Duras… la liste est encore bien longue. Mais n’oublions pas qu’elle est aussi immense sur les planches : Claude Régy, Marguerite Duras encore (elles furent de grandes amies), Luc Bondy, Patrice Chéreau,… tous ces metteurs en scène ont travaillé à ses côtés. Les anecdotes fourmillent, surgissant par à-coup pour notre bonheur à tous, où des particules de vie, de partage avec ces immenses metteurs en scène, ces faiseurs de rêve, nous touchent.

Bulle Ogier évoque aussi l’intime, avec ses grandes joies, ses amours, sa tristesse et ses douleurs. Toujours par petites touches mais qui sont infiniment bouleversantes. Elle parle de sa maman, de sa fille Pascale, de son compagnon et grand amour Barbet Shroeder.

Le cheminement de sa vie est jalonné de multiples escales pleines de drôleries, d’originalité, d’inconstance, de travail. Et d’un seul coup : un souvenir glacial, terrible. Les affres de la vie nous rappellent ponctuellement à l’ordre, parce qu’elles font partie de l’existence. Seulement ce livre reste comme le désirait Bulle Ogier : léger et drôle. Il nous emporte au travers de cette vie trépidante et nous fait retraverser les différentes époques avec beaucoup de tendresse. 

Une petite poche d’émotion, extraite de ces bulles éphémères, où Bulle Ogier évoque la touchante présence de Patrice Chéreau après la disparition de sa fille, avec qui elle partageait une magnifique complicité :

« J’ai oublié toutes les représentations de « The Winter’s Tale » de Shakespeare monté par Luc Bondy, au théâtre des Amandiers à Nanterre, mais pas qu’elles ont eu lieu après la mort de Pascale (…). J’ai oublié les détails de cette Hermione si terrible, mais pas la main entre mes omoplates de Patrice Chéreau, qui, chaque soir me poussait pour que j’entre en scène, non pas à 20h01 ou 20h02, mais à 20 heures précises, il ne supportait pas que quiconque ait ne serait-ce que 10 secondes de retard, et j’étais tétanisée par le trac (…). Mais il y avait Patrice, qui veillait sur tout, les voitures des spectateurs, comment elles étaient garées, qui remettait du papier dans les toilettes juste avant que le public n’arrive, et qui était là, chaque soir, chaque matinée, pour me projeter sur la scène, alors même que la mise en scène n’était pas de lui, mais de Luc Bondy. J’ai gardé entre mes omoplates l’empreinte invisible de sa paume qui m’encourage et je la sens encore aujourd’hui, certains soirs. » 

 

« J’ai oublié »

Auteures : Bulle Ogier, avec Anne Diatkine

Editions du Seuil, septembre 2019

NÉ D’AUCUNE FEMME de Franck Bouysse

Le roman « Né d’aucune femme » est le fruit d’une réflexion profonde de l’écrivain Franck Bouysse sur une thématique qui le poursuit avidement : le mal. Cette incursion l’a mené ici à se plonger dans un conte d’une monstruosité implacable, mais où les mots, la langue, se révèleront salvateurs.

L’écrivain explique qu’il est parti du souvenir lointain d’une lecture de fait divers où un père avait vendu sa fille. C’est ainsi qu’est née Rose, jeune adolescente éclose d’une phrase sortie naturellement de la bouche de Franck Bouysse : « Mon nom c’est Rose. C’est comme ça que je m’appelle. » Aucune préméditation avant le surgissement de ces mots : juste un point de départ qui lui donnera l’envie de découvrir qui est cette jeune personne. Et le désir de lui confier sa main pour la laisser se révéler, « comme si elle écrivait avec moi et que je lui prêtais ma main gauche et pas ma main droite, et que j’apprenais à écrire avec elle » (Franck Bouysse, « La grande librairie »).

L’histoire de ce roman est inaugurée par le décès d’une femme, dont les cahiers intimes sont dissimulés sous ses vêtements mortuaires. A la demande d’une énigmatique personne, le Père Gabriel est chargé d’aller la bénir et de récupérer discrètement ce journal si précieux. 

Isolé dans son presbytère, il découvre alors l’inimaginable vie de Rose. Cette jeune adolescente de quatorze ans était la plus âgée des quatre filles de la « Mère » et d’Onésime. Il est intéressant de signaler l’origine du prénom paternel, car Saint Onésime fut d’abord un esclave, devenu par la suite chrétien. Mais il finit sa vie après avoir été torturé et lapidé. Nous serons les témoins que ces quelques informations donnent foi à ce choix signifiant. 

Face à l’extrême pauvreté de cette famille de paysans, Onésime décide d’emmener Rose au village et la vend pour une bourse d’argent qu’il ramène à sa femme effarée de la disparition de son aînée. La jeune fille, elle, doit suivre cet inconnu jusqu’à une ample demeure appelée Les Forges, isolée de surcroît, où la mère du maître des lieux la prend sèchement en main et lui indique ses futures corvées. Seul le jardinier Edmond lui conseille de décamper le plus rapidement possible, mais sans en signaler les raisons. Rose, complètement perdue, et n’imaginant pas l’horreur régnant dans cet endroit maléfique, reste et obéit à ses futurs bourreaux.

Ce roman a tous les aspects significatifs d’un conte, où l’on retrouve la figure de l’ogre sous les traits du maître des Forges Charles, ainsi que la vaste demeure à l’allure d’un château esseulé au milieu des bois, icône même du récit « merveilleux » propre à ce genre littéraire. L’abominable Charles laisse sa mère, « la vieille », diriger ce petit monde infâme afin de lui servir sur un plateau la victime innocente représentée par la petite Rose. De sus nous avons la famille pauvre, affamée, qui donne un de ses enfants. Et puis il y a l’intemporalité. L’auteur ne date jamais son roman… Tous les ingrédients sont là pour faire plonger le lecteur dans un effroi glacial, où Franck Bouysse explore la noirceur abyssale du conte : « Je pense que j’ai voulu essayer de comprendre la figure de l’ogre, son origine », dit l’auteur « (…) ma façon de contrarier le destin, c’est l’art. C’est ainsi que je trouve une musique de survie : je me décale, je m’absente, je dérive » (« Le blog du polar de Velda). Franck Bouysse choisit donc de sonder l’opacité, la pénombre. Cependant il cherche la petite éclaircie : « J’avais toujours dans l’idée de trouver du travail à la lumière, quelque part, qu’il y avait de la lumière sur le chemin. La lumière peut être la langue aussi, ça peut être les mots (…) les silences » (« La grande librairie »), comme ceux qui s’immiscent entre ces mots et qui signifient eux aussi. C’est cette musique propre à l’écriture qui transcende ainsi ce roman. Tout comme la découverte des mots par Rose. 

L’auteur a des origines paysannes. « Les hommes et les femmes à la campagne sont des gens de peu de mots », dit-il (« JDD »). Franck Bouysse est revenu vivre dans cette campagne isolée, où il écrit quotidiennement quatre heures, extrêmement tôt, alors que la pénombre règne encore. Loin de la modernité du monde, il a retranscrit les différentes voix de ses personnages : « La forme de roman polyphonique s’est imposée (…) il était naturel de mêler les points de vue. Chaque personnage a en effet son « style » qui découle de sa personnalité, de sa position sociale (…) Rose est extrêmement forte et intelligente mais elle est peu instruite, elle va découvrir l’écriture au fil des pages. Quand j’écrivais les passages en son nom, j’adoptais assez instinctivement une voix, une forme narrative qui lui ressemblait. Elle a un rapport musical aux mots et ignore certains codes de l’écrit (…) Le personnage d’Edmond a une expression beaucoup plus brute, tournée quasi exclusivement vers les émotions. Quant au Père Gabriel, il s’exprime évidemment comme un lettré. Certains passages sont aussi écrits à la troisième personne car le roman a imposé que j’éclaire quelques zones d’ombre. » (Franck Bouysse, « Babelio »)

« Né d’aucune femme » se révèle ainsi par une écriture magnifique et rare, où l’expression de la langue habite somptueusement cette histoire bouleversante. Franck Bouysse nous y interpelle et nous questionne sur le mépris de la légitimité d’être, sur la néantisation de la personne en ce sens où on lui refuse une identité, une conscience d’elle-même. Rose est la suppliciée, mais elle refuse de tomber dans le néant malgré la désolation de sa situation. Sa seule arme sera l’écriture : elle lui offrira cette certitude d’avoir été, d’avoir eu sa propre existence, et d’avoir combattu contre le Mal, mais aussi contre le « mâle ». Franck Bouysse en déduira cette réflexion personnelle : « le mal absolu s’oppose à la féminité » (« La grande librairie »).      

  

Edition : La Manufacture de Livres 

Dépôt légal : janvier 2019

MY ABSOLUTE DARLING de Gabriel Tallent

« My absolute darling » est le premier roman de Gabriel Tallent. Sa genèse fut longue, près de huit années, en raison d’une progression réflexive qui convergea vers l’éclosion puis le déploiement d’un personnage singulier surnommé Turtle. 

L’auteur a effectivement entamé une écriture plutôt théorique, à une échelle presque démesurée, sur les phénomènes écologiques que sont le réchauffement climatique et la dégradation environnementale, tout en pointant du doigt la véhémence émanant de cette idée que l’homme se sent propriétaire de cette terre et de cette nature dans lesquelles il loge. Au fur et à mesure de la construction du récit, un développement multidirectionnel a pris forme, mais l’auteur changea alors d’optique pour se concentrer sur une jeune adolescente qui le touchait particulièrement. Il résolut d’en faire l’unique centre névralgique afin de raconter, comme il le confie, « l’histoire de son combat pour sauver son âme » (Bibliobs). Et cela sans omettre de naviguer au sein d’un paysage éblouissant, en totale adéquation avec le caractère fusionnel qu’entretient son héroïne à l’égard des éléments naturels. 

Le roman de Gabriel Tallent nous fait donc découvrir un moment charnière de la vie d’une jeune adolescente de quatorze ans, Julia Alveston, qui aime se faire appeler Turtle. La jeune fille est solitaire et peu affable. Elle refoule toute relation sociale, même dans l’unique lieu de collectivité où elle pourrait créer des liens : le collège. Sa carapace se meut en blindage contre l’extérieur, peu encline à le moindre sociabilité. 

Turtle a perdu sa mère depuis longtemps. Fille unique, elle est élevée par son père, Martin, dont l’ascendance exerce un pouvoir et une autorité indiscutables, au gré d’une aura pour le moins maléfique. Ils vivent tous deux dans une maison isolée, usée par le temps. Mais le lien qui les unit est à la fois amoral et inébranlable. Des éléments équivoques troublent l’atmosphère embarrassante de cette relation confusément malsaine et émotionnelle. 

Martin est un homme dur, exigeant, désenchanté et adepte du survivalisme. Il est aussi le bourreau de sa fille adorée (my absolute darling) : il abuse d’elle sexuellement et entretient une emprise psychique effroyable sur sa petite « Croquette ». 

Quant à la personnalité de Turtle, elle est pour le moins complexe. La jeune fille est d’une force incroyable. Elle est à la fois sauvage et débrouillarde, sait manipuler une arme comme personne, fabriquer tout et n’importe quoi avec ce que lui offre la nature, dépecer un animal,… Bref, son père l’a éduquée de manière à la préparer à la survie, dans ce monde désillusionné. 

L’unique parcelle de lumière que va rencontrer Turtle émane de la rencontre avec deux lycéens, Brett et Jacob, qui amusent la jeune fille. Les deux garçons sont infiniment intrigués par sa personnalité. Un lien va enfin se créer avec le monde extérieur. 

Turtle, tiraillée entre la fidélité à l’égard de son père et le discernement des turpitudes de sa vie, se trouve dans une posture si inconfortable qu’elle n’arrive pas à s’en éloigner, sinon par quelques escapades dans cet environnement invraisemblable de beauté qu’est la côte californienne de Mendocino. Lorsqu’on interroge Gabriel Tallent sur le ressenti de l’adolescente vis-à-vis de son père, il répond : « Elle l’aime. L’histoire tourne autour de sa résistance alors que celle-ci paraît impossible ; il s’agit de maîtriser son cœur et son âme, mais la difficulté tient à une situation où elle aime quelqu’un qui lui fait mal, donc elle se sent partagée et perdue » (En attendant Nadeau).

Et pour aborder le plus honnêtement possible ce personnage de Turtle, Gabriel Tallent dépeint les rapports entre Martin et sa fille avec une crudité et une perspicacité psychique déconcertante. L’auteur témoigne : « J’ai essayé de ne pas mentir et de ne rien céder à la simplification. Il y a dans notre société une tendance à tourner le dos à la complexité. Quand les choses deviennent complexes, nous préférons regarder ailleurs, surtout s’il s’agit de complexité psychologique. J’ai voulu faire le contraire. Pour faire honneur au personnage de Turtle, décrire son expérience de la manière la plus précise et la plus respectueuse possible. Car, oui, il arrive que l’on aime ceux qui nous font le plus de mal. Les situations qui sont très claires sur le plan moral le sont souvent beaucoup moins sur le plan émotionnel. Ne pas le comprendre, ne pas accepter cela, c’est contribuer à laisser les victimes dans l’isolement » (L’express). Gabriel Tallent fait donc acte de résistance. Son engagement, il le révèle à travers l’écriture. Et cette écriture est viscéralement féministe. Cet auteur de 33 ans a été élevé par deux mamans dont le militantisme sans faille a façonné son éducation. De surcroît, il a grandi au sein d’un splendide territoire en Californie du nord : Mendocino. Ces paysages magnifiques bordent une côte rocheuse aux plages sauvages, avec une nature époustouflante que Gabriel Tallent décrit scrupuleusement. Ce lieu mythique fut aussi le fief de la contre-culture lesbienne aux Etats Unis. Et c’est dans cette atmosphère que l’auteur a grandi et évolué. Fils de deux féministes intellectuelles et engagées (dont l’essayiste Elizabeth Tallent), il a été nourri par des valeurs égalitaires, au sein d’une cité considérée à l’époque comme progressiste et idéaliste. Toute cette éducation pour le moins singulière a forgé la personnalité de son héroïne : « Je suis féministe (…). J’ai pensé qu’il ne fallait pas que je cède au mensonge culturel et patriarcal qui veut que les victimes devraient avoir honte. Je me disais : écris-la clairement, sincèrement, laisse-la se tromper, laisse-la faire des erreurs pour lesquelles on demande des comptes à une jeune femme, et peu importe si elle est perdue, peu importe si elle est forte, peu importe si elle est divisée, peu importe la noirceur morale qui l’entoure, son innocence et sa dignité rayonneront sur la page » (Gabriel Tallent, Bibliobs). Et effectivement Turtle transcende ce roman avec toute sa complexité, elle le nourrit et légitime complètement le désir de son créateur Gabriel Tallent : nous sensibiliser, nous rapprocher intrinsèquement de ce petit bout d’adolescente torturée, et la comprendre, l’accepter, de manière nuancée, avec subtilité. 

Ce roman se concentre aussi sur l’abandon d’une société civilisée et le désir d’une vie libre, brute, sans domestication. Comme le dit Gabriel Tallent sur France Culture, « Turtle et Martin représentent une génération qui a abandonné le rêve américain. » D’où cette tentation de délaisser la moindre ingérence étatique, de négliger tout ce qui est politique, et de se préparer au pire. Ce qui explique la tendance survivaliste du père. Car c’est la désespérance qui l’emporte chez lui. Il ne croit plus en l’Amérique, et est donc pessimiste sur l’avenir. L’absence de confiance justifie l’étroitesse de cette sphère familiale, noyée dans la vastitude d’un paysage charismatique et ouvert à l’extériorité. C’est dans cette atmosphère que l’auteur a désiré suivre une combattante pleine de courage et d’énergie. Alors que la résistance paraissait bien illusoire. 

 

Editions Gallmeister

Traduit de l’américain par Laura Derajinski

Dépôt légal : mars 2018 (France)

AU REVOIR LÀ-HAUT de Pierre Lemaître

Pierre Lemaître est un écrivain issu du polar qui, après s’y être fait une certaine réputation, s ‘est lancé dans l’écriture de ce qu’il appelle un roman picaresque, dont les deux antihéros évoquent la détresse des combattants de la première guerre mondiale face aux complications et aux injustices de la réinsertion des vétérans dans la société.

 

L’action débute au mois de novembre 1918, à moins de dix jours de l’armistice. Un lieutenant, du nom d’Aulnay-Pradelle, va bouleverser d’une manière tragique la vie de deux soldats que seule l’horreur des tranchées a jusqu’ici uni : Albert Maillard et Edouard Péricourt. Albert, petit employé de banque au civil, est un homme timide, craintif, dont l’humilité contraste avec la personnalité d’Edouard qui appartient à la très haute bourgeoisie française. Péricourt est un jeune homme immense, de nature fantaisiste, et artiste : c’est un brillant dessinateur. Fils de Marcel Péricourt, grand et richissime industriel très autoritaire, Edouard n’a jamais eu de reconnaissance de sa part mais a toujours été très protégé par sa sœur Madeleine. Sous le joug de l’infâme et crapuleux lieutenant Pradelle, Albert et Edouard vont frôler la mort. Ils vont s’extraire de l’horreur comme des âmes en peine et se souder à jamais pour tenter de survivre. Au milieu des décombres et de la débâcle, au sortir de cette vaste boucherie qu’a engendré la Grande Guerre, nos deux complices vont monter une vaste imposture pour le moins honteuse et évidemment scabreuse et périlleuse.

 

Pierre Lemaître a voulu retranscrire cette période des années 1919-1920 où les rescapés peuvent enfin rentrer chez eux ; seulement la France n’est pas apte à assumer leur intégration. Comme l’explique l’écrivain il y a lors de cet après guerre une « fureur commémorative pour les morts, mais on va assez mal s’occuper des vivants ». C’est l’injustice de ce manque de reconnaissance que l’auteur a désiré mettre en filigrane dans son roman. Alors que d’autres personnes, au pouvoir plus retentissant, vont profiter de cette fin de guerre en bénéficiant d’une nouvelle et prospère économie : celle de la pierre et du bois, nécessaires à la fabrication des cercueils, des tombes et des monuments commémoratifs.

 

Voilà qui nous ramène au personnage de Pradelle qui est un homme abject et manipulateur. Il n’a aucune morale. Que ce soit lors de la terrible bataille magistralement narrée par l’auteur ou que ce soit après la guerre, le lieutenant reste une figure diabolique et malsaine. Même son administration du regroupement de cadavres dans d’immenses cimetières est une abomination, n’inspirant qu’horreur et infamie. Pierre Lemaître aime à dire que Pradelle a un « petit côté Javert », en ce sens qu’ils sont tous deux des rapaces cruels et cupides : le « frisson de la littérature populaire ». Mais la hargne irrévérencieuse de Aulnay-Pradelle le mènera-t-elle vers un avenir prospère ?

 

Quelles armes reste-t-il à nos deux survivants ? Albert et Edouard sont anéantis, traumatisés. Et même si Edouard fait partie des privilégiés, il refuse de revoir sa famille et se fait passer pour mort. L’un des compères va alors devenir le protecteur de l’autre. Car Edouard n’a plus de figure humaine, au sens propre du terme. Il veut disparaître. Et Albert, dont il a sauvé la vie, se sent profondément lié à cet être si différent de lui. C’est son oxygène. Tous deux vont alors prendre une revanche peu vertueuse en élaborant une vaste arnaque grâce au talent d’illustrateur d’Edouard : ils vont vendre, sur la base d’un catalogue créé par notre dessinateur de génie, des monuments aux morts illusoires à toutes les communes qui le désirent. Et comptent ainsi prendre la poudre d’escampette dès qu’ils auront touché une très belle somme d’argent, avancée par des commanditaires très confiants. Rappelons d’ailleurs qu’en réalité 36000 monuments commémoratifs furent érigés à la gloire des combattants de la Grande Guerre morts pour la France. Voilà donc un agissement communément singulier qui heurte le bon sens du patriotisme. Un sacrilège que nos deux poilus, en désespoir de cause, vont établir lentement, en toute discrétion. Leur destin en sera-t-il brisé ?

 

Pierre Lemaître, lauréat du prix Goncourt, nous livre un récit romanesque d’une férocité déconcertante, où l’abomination de la désolation est narrée impétueusement et implacablement dans une France d’après-guerre traumatisée par la confusion et le chaos.

LES DOUZE TRIBUS D’HATTIE D’Ayana Mhatis

« Les douze tribus d’Hattie » est le premier roman écrit par l’américaine Ayana Mathis. Au fil de dix chapitres dévoilant chacun l’influence d’une mère, Hattie, sur l’existence de ses onze enfants et de sa petite-fille, l’écrivaine nous raconte la destinée d’une famille noire américaine de 1923 à 1980.

Le roman débute en 1925, à Philadelphie. Hattie, une jeune fille noire de 17 ans mariée à August, tente désespérément de sauver ses deux premiers bébés, des jumeaux, d’une pneumonie qui va hélas rapidement les emporter, faute d’une aide médicale qui aurait peut-être pu les sauver. Ce premier chapitre est bouleversant. L’écriture d’Ayana Mathis y est cinglante, déchirante. En quelques pages nous ressentons l’immense douleur d’Hattie qui déjà si jeune, va perdre toute la fantaisie de son bel âge. Une apparente sècheresse des sentiments et une certaine austérité vont alors envahir cette mère que nous redécouvrirons une vingtaine d’années plus tard, au travers des sentiments exacerbés de ses autres enfants.

Chaque chapitre nous fait découvrir un ou deux personnages de cette grande tribu, à différents moments de la vie d’Hattie, puisque le roman se finit lorsque cette mère nourricière a plus de 70 ans. C’est ainsi que se révèlent Floyd, trompettiste homosexuel déambulant dans différentes villes du Sud ; Six, l’étrange prédicateur ; Ruthie, le fruit de son histoire d’amour avec un autre homme ; Ella, le bébé que, dans une souffrance immense, elle donnera à sa sœur pour qu’il ne manque de rien……

Ayana Mathis confie avoir commencé à écrire ce livre comme un recueil de nouvelles. Elle s’est alors aperçue que toutes ces histoires avaient un lien et qu’un roman était en train d’éclore. Nous apprenons dès le premier chapitre qu’Hattie, son héroïne, a fuit l’Etat ségrégationniste de Géorgie avec sa mère et ses sœurs en 1923, suite à l’assassinat de son père par des Blancs. La romancière témoigne ici de l’importante migration du Sud vers le Nord des Etats-Unis qui a eu lieu dans les années 20, fuyant ainsi l’omniprésence de ce racisme corrosif et destructeur que subissaient les hommes et les femmes de couleur noire. Sa propre grand-mère a déserté la Géorgie pour migrer vers le Nord et Ayana a grandi dans les quartiers nord de Philadelphie. Elle raconte que sa grand-mère, qui avait eu beaucoup d’enfants, se réfugiait dans un silence qui empêchait tout discernement de la personne qu’elle était, au plus profond d’elle-même. Elle ne connaissait pas vraiment cette femme dont elle était pourtant proche. Même si Hattie et sa grand-mère ont des personnalités différentes, Ayana Mathis a construit un personnage qui aurait pu saisir le caractère et l’âme de son aïeule : « c’est comme si moi ou qui que ce soit avait été capable de parler à ma grand-mère et de comprendre qui elle était. Je pense qu’Hattie est une tentative d’imaginer ma grand-mère à ma façon. »

Hattie n’est absolument pas une femme modèle. Elle est coriace mais reste inaccessible, glaciale même. Ses enfants en sont les tristes témoins et son mari, frivole et joueur, est inapte à gérer cette grande tribu de neuf enfants. Elle assure seule le maintien de la famille, avec toutes les difficultés que cela comporte. Les réjouissances de la vie l’ont quittée lorsque ses deux petits sont morts. Elle ne s’accordera qu’une échappée belle, de courte durée, mais elle choisira d’assumer son rôle de mère jusqu’au bout.

L’auteure désirait « créer une héroïne certes très forte, mais qui ne présentait pas les stéréotypes habituels d’une personne forte, qui ne fait pas d’erreurs, qui ne se met pas en colère (…) ». Et c’est à travers les épreuves de chacun de ses enfants (chaque chapitre comportant le prénom d’un ou de deux d’entre eux à des époques différentes) que nous découvrons des épisodes de la vie d’Hattie, et l’influence souvent néfaste que cette femme a eu sur ses enfants. Nous ressentons avec émotion à quel point ces cinq filles et ces quatre garçons ont été brisés par la dureté de leur mère, et combien la frontière entre l’amour et la haine est friable. Mais ce sont aussi les sempiternelles difficultés du quotidien et le combat pour la survie de la tribu qui sont mis en exergue par la romancière. Et tout cela, c’est Hattie qui l’affronte inlassablement, malgré l’usure et la fatigue. Seulement donner de l’amour lui est difficile. Et se réfugier auprès de Dieu lui est intolérable.

Ayana Mathis livre un roman puissant et émouvant qui nous fait chavirer dans la vie de cette famille noire américaine jusque dans les années 80. Elle effleure avec émotion le combat livré par tant de personnes ayant migré vers le nord des Etats-Unis pour une vie meilleure. Pour son héroïne ce fut une lutte de tous les instants. Mais c’est une lueur d’espoir qui se profile au terme de cette bataille grâce à la présence de Sala, la petite-fille d’Hattie. C’est encore une grand-mère combattive qui décide de s’occuper et de protéger ce douzième enfant de la tribu. Avec des gestes de tendresse...

Auteur : Mathis Ayana ; Traducteur : François Happe ; Genre : Romans et nouvelles – étranger ; Editeur : Gallmeister, Paris, France ; Collection : Americana ; Prix : 23.40 € ; Sorti le : 02/01/2014

 

Lola Bensky de Lily Brett

« Lola Bensky » est le sixième roman écrit par la poétesse et romancière Lily Brett, et le premier à être traduit en langue française. Il a reçu le prix Médicis étranger 2014.

Ce livre révèle l’histoire à la fois atypique et cocasse d’une très jeune journaliste de 19 ans, Lola Bensky, qu’un magazine de rock australien engage au milieu des années 60 pour aller interviewer les futures grandes figures du rock en Angleterre et aux Etats-Unis.

Cette singulière demoiselle s’impose avec beaucoup de fantaisie et de bonté dans un univers électrisant et réjouissant, empreint d’une liberté contagieuse. Mais c’est aussi en compagnie du spectre de la Shoah, qui plane sur sa vie depuis sa plus tendre enfance, que Lola vit ces années de découvertes folles, avec un mélange d’ingénuité et de gravité, sa franchise et son innocence nous séduisant instantanément.

Lola est un personnage insolite. Ses kilos en trop l’obsèdent au point d’établir une multitude de listes, avec entre autres de nouveaux régimes. Née après guerre dans un camp de rescapés en Allemagne, ses parents juifs polonais ont survécu aux camps de la mort. Une photo prise lorsqu’elle était bébé l’intrigue inlassablement : elle est déjà dodue alors que toutes ces personnes déplacées, sortant de l’enfer, ne peuvent à son sens qu’être chétives, et les enfants qu’elles mettent au monde aussi. Cette singularité la perturbe, et le poids du passé de ses parents est toujours présent, mis aussi en exergue par son hypersensibilité. Mais attention, Lola n’est pas une jeune femme triste. Elle est avenante, bienveillante, à l’écoute de ses interlocuteurs. Elle n’a pas étudié le journalisme, et a une méconnaissance du rock assez déroutante… bref cette jolie personne détonne. Et c’est évidemment en cela qu’elle est une femme intrigante, alors qu’elle est plongée dans la vigueur et le bouillonnement de l’atmosphère musicale des Stones, de Jimmy Hendrix, de Sonny et Cher, de Brian Jones, ou encore de Janis Joplin.

Mais cette héroïne n’a pas été créée de toutes pièces ; elle n’est pas issue de l’imaginaire de la romancière. La mémoire de Lily Brett (dont les initiales sont les mêmes que celles de Lola Bensky) imprègne avec délicatesse celle de Lola, avec ses stigmates et l’empreinte d’une histoire peu banale. L’écrivaine est elle aussi l’enfant de deux miraculés d’Auschwitz, juifs polonais de Lodz. Elle a vu le jour en Allemagne en 1946 dans un camp de personnes déplacées, où ses parents avaient été transférés suite à la libération des camps de concentration. Les autres membres de sa famille firent partie des disparus. Lily Brett a ensuite grandi en Australie, à Melbourne, où ses parents ont émigré. Ils y logeaient auprès d’autres déportés et y vivaient humblement.

A l’âge de 20 ans, la future romancière sera chargée par un magazine australien rock de rédiger des articles sur la scène musicale rock naissante. Le rock n’est pas sa passion mais l’écriture si. Elle part alors pour Londres puis les Etats-Unis.

Lorsqu’on l’on compare la vie de Lola et celle de Lily, nous sommes inévitablement obligés d’observer les similitudes entre la fiction et l’existence de l’écrivaine. Tout se mélange et nous ne savons plus qui est qui. Lily Brett a d’ailleurs hésité à l’écrire comme une autobiographie. Mais des ennuis liés aux droits d’auteur l’ont décidé à embrasser un style romanesque, d’autant plus que cela lui permettait de s’octroyer plus de liberté dans sa manière de confier ses souvenirs et ses entretiens avec toutes les futures stars de l’époque, qui n’en étaient alors qu’à leurs débuts.

Lily Brett a uniquement fait appel à sa mémoire pour retranscrire des discussions entre elle et certaines stars du rock. Elle ne voulait absolument pas relire les interviews réalisées pour le magazine avant la sortie du livre. Elle pense maintenant que cette décision était la bonne puisqu’à ses yeux, ce qu’elle a écrit dans « Lola Bensky » lui semble plus intense et puissant que ses papiers d’antan. Cela paraît sensé puisque les articles édités à l’époque étaient souvent limités en taille et ne concernaient que des points spécifiques. Les petits détails qui font les grands moments des diverses rencontres qu’elle a eu la chance d’effectuer sont insolites. Le roman révèle une autre image de ces personnes, un naturel que l’on ne leur connaît pas, auquel nous n’aurions jamais pu avoir accès. Et en même temps, à travers les propos relatés, nous devinons la fragilité de Lola/Lily et ce que le reflet de son innocence et de sa gentillesse renvoyait aux autres.

Les vétilles tels que les kleenex insérés dans les bas résilles de Lily lors de sa première entrevue avec Jimmy Hendrix (ils se recroiseront à nouveau) témoignent de l’embarras de la jeune femme, de sa nature fragile. Mais l’entretien dévoile aussi la profonde gentillesse de l’artiste envers son interlocutrice, les confidences intimes qu’ils pouvaient partager, et l’importance de toujours avoir des bigoudis sur soi !

Avoir conversé longuement avec Mick Jagger dans son appartement de Londres est aussi pour Lola un moment rare. La discussion sur la signification de la perversion, l’émergence de la Shoah, la nourriture si saine du chanteur… nous découvrons encore l’originalité et le naturel des échanges qu’aujourd’hui il serait difficile d’obtenir. Actuellement tout est à son sens si impersonnel et aseptisé lorsque les stars internationales sont interrogées. Ces personnes que Lily a connues, pour celles qui ne sont pas prématurément disparues, semblent maintenant presque inatteignables. Les rencontres sont méthodiques, chronométrées, orchestrées. Les confidences de la romancière sont en conséquence d’une richesse attendrissante.

A travers le livre, nous revivons une époque de profond changement, où la société fut chamboulée, où la jeunesse se lâcha et vécut à fond dans le présent. Cette perception du temps présent, de cette année 1967, est bouleversée par la contradiction que provoquent les obsessions et les fantômes de Lola, imprégnés de la conscience de ses parents encore ankylosés par les camps et la mort. Cet antagonisme est d’autant plus intéressant que la romancière superpose subtilement ces strates temporelles, en naviguant du passé au présent, mais aussi dans son futur, elle qui est devenue une écrivaine reconnue et presque épanouie. Elle-même avoue : « Je ne sais pas si c’est de la méfiance par rapport au bonheur mais lorsque les gens demandent comment ça va, j’ai toujours du mal à dire : « Oh très bien » (…) Bien sûr j’estime que j’ai de la chance. Ca va pas mal en tant qu’être humain. (…) Mais franchement je déteste qu’on me demande comment ça va. (…) Notre corps doit faire tellement d’efforts pour fonctionner. »

Les allées et venues entre la jeunesse de Lola à Melbourne, le lourd passé de ses parents, la forte personnalité et l’exigence de sa mère, les futures stars du rock, le festival de Monterey, l’évocation de son ex-mari, sa vie actuelle… chaque moment se nourrit d’un autre ; les séquences s’entremêlent et voguent de l’effroi à l’allégresse, de l’intime à l’effervescence, de la Shoah à la folie des sixties. Lola trimbale son joli minois aux cheveux lissés dans un monde où la fantaisie et l’extravagance s’élèvent, où la drogue crée un univers psychédélique, où les foules jubilent. Et ce en gardant son naturel et sa bonté, même si son âme est emplie d’un héritage émotionnel dense et pénétrant.

En évoquant le festival de Monterey elle raconte : « Tout le monde riait, échangeait des légumes, de la drogue. Il y avait une joie sans jugement que je n’ai jamais vue ni avant, ni après. » Ces propos nous mettent dans l’ambiance de cette époque bénie. Mais le terrible listing de Lola où elle cite les jeunes stars qu’elle a côtoyées et qui sont mortes en pleine ascension est effroyable. Il nous glace le sang. La mort est encore une fois très présente et Lola nous rappelle combien le bonheur est fragile.

Lily Brett dresse dans ce roman un autoportrait saisissant. Lola n’est autre que le propre reflet de sa créatrice, et ses confidences en sont d’autant plus émouvantes et caustiques. Ses sentiments sur les rencontres avec Cher ou Janis Joplin sont attendrissants, son amour et son respect pour ses parents sont poignants. C’est autant un hommage aux personnes disparues qu’aux vivants, la gaieté se mêlant aux sanglots. Une belle humanité se dégage de cette ballade à travers le temps.

Lily Brett cessera d’écrire des articles sur le rock assez tôt. Elle lira beaucoup de témoignages sur la Shoah, et retournera sur les traces de sa famille à Lodz, en Pologne. Passionnée d’écriture, elle s’y consacrera en évoquant souvent les conséquences du lourd passé des enfants de rescapés. Et s’adonnera à la poésie qui lui est si chère.

AU REVOIR LÀ-HAUT de Pierre Lemaître

Pierre Lemaître est un écrivain issu du polar qui, après s’y être fait une certaine réputation, s‘est lancé dans l’écriture de ce qu’il appelle un roman picaresque, dont les deux antihéros évoquent la détresse descombattants de la première guerre mondiale face aux complications et aux injustices de la réinsertion des vétérans dans la société.

L’action débute au mois de novembre 1918, à moins de dix jours de l’armistice. Un lieutenant, du nom d’Aulnay-Pradelle, va bouleverser d’une manière tragique la vie de deux soldats que seule l’horreur des tranchées a jusqu’ici uni : Albert Maillard et Edouard Péricourt. Albert, petit employé de banque au civil, est un homme timide, craintif, dont l’humilité contraste avec la personnalité d’Edouard qui appartient à la très haute bourgeoisie française. Péricourt est un jeune homme immense,de naturefantaisiste, et artiste : c’est un brillant dessinateur. Fils de Marcel Péricourt, grand et richissime industriel très autoritaire, Edouard n’a jamais eu de reconnaissance de sa part mais a toujours été très protégé par sa sœur Madeleine. Sous le joug de l’infâme et crapuleux lieutenant Pradelle, Albert et Edouard vont frôler la mort. Ils vont s’extraire de l’horreur comme des âmes enpeine et se souder à jamais pour tenter de survivre. Au milieu des décombres et de la débâcle, au sortirde cette vaste boucherie qu’a engendré la Grande Guerre, nos deux complices vont monter une vaste imposture pour le moins honteuse et évidemment scabreuse et périlleuse. 

Pierre Lemaître a voulu retranscrire cette période des années 1919 - 1920 où les rescapés peuvent enfin rentrer chez eux; seulement la France n’est pas apte à assumer leur intégration. Comme l’explique l’écrivain il y a lors de cet après guerre une « fureur commémorative pour les morts, mais on va assez mal s’occuper des vivants ». C’est l’injustice de ce manque de reconnaissance que l’auteur a désiré mettre en filigrane dans son roman. Alors que d’autres personnes, au pouvoir plus retentissant, vont profiter de cette fin de guerre en bénéficiant d’une nouvelle et prospère économie: celle de la pierre et du bois, nécessaires à la fabrication des cercueils, des tombes et des monuments commémoratifs. 

Voilà qui nous ramène au personnage de Pradelle qui est un homme abject et manipulateur. Il n’a aucune morale. Que ce soit lors de la terrible bataille magistralement narrée par l’auteurou que ce soit après la guerre, le lieutenant reste une figure diabolique et malsaine. Même son administration du regroupement de cadavres dans d’immenses cimetières est une abomination, n’inspirant qu’horreur et infamie. Pierre Lemaître aime à dire que Pradelle a un « petit côté Javert », en ce sens qu’ils sont tous deux des rapaces cruels et cupides : le « frissonde la littérature populaire ». Mais la hargne irrévérencieuse de Aulnay-Pradelle le mènera-t-elle vers un avenir prospère ? 

Quelles armes reste-t-il à nos deux survivants ? Albert et Edouard sont anéantis, traumatisés. Et même si Edouard fait partie des privilégiés, il refuse de revoir sa famille et se fait passer pour mort. L’un des compères va alors devenir le protecteur de l’autre. Car Edouard n’a plus de figure humaine, au sens propre du terme. Il veut disparaître. Et Albert, dont il a sauvé la vie, se sent profondément lié à cet être si différent de lui. C’est son oxygène. Tous deux vont alors prendre une revanche peu vertueuse en élaborant une vaste arnaque grâce au talent d’illustrateur d’Edouard: ils vont vendre, sur la base d’un catalogue créé par notre dessinateur de génie, des monuments aux morts illusoires à toutes les communes qui le désirent. Et comptent ainsi prendre la poudre d’escampette dès qu’ils auront touché une très belle somme d’argent, avancée par des commanditaires très confiants. Rappelons d’ailleurs qu’en réalité 36000 monuments commémoratifs furent érigés à la gloire des combattants de la Grande Guerre morts pour la France. Voilà donc un agissement communément singulier qui heurte le bon sens du patriotisme. Un sacrilège que nos deux poilus, en désespoir de cause, vont établir lentement, en toute discrétion. Leur destin en sera-t-il brisé ?

Pierre Lemaître, lauréat du prix Goncourt, nous livre un récit romanesque d’une férocité déconcertante, où l’abomination de la désolation est narrée impétueusement et implacablement dans une France d’après-guerre traumatisée par la confusion et le chaos. 

L’HIVER DES HOMMES de Lionel Duroy

« L’hiver des hommes » est un livre bouleversant qui nous plonge dans l’univers de la République serbe de Bosnie lors du voyage en 2010 d’un écrivain français, Marc. Cet homme (alter ego de Lionel Duroy) est depuis bien longtemps préoccupé par la destinée des enfants de tortionnaires. C’est dans cet esprit qu’il s’intéresse au sort d’Ana, fille du général Mladic, qui fut commandant en chef des forces serbes lors du siège de Sarajevo. Cette jeune femme à l’avenir prometteur se suicida en 1994 avec le revolver favori de ce père qu’elle idolâtrait. 
La thèse du suicide est très contestée par les partisans de Mladic qui ne cessent d’estimer cet homme à leurs yeux héroïques malgré l’accusation de génocide qui lui incombe. Ce sont justement les sympathisants du général que Marc va interroger au fil de ses rencontres, à Belgrade puis dans l’actuelle République serbe de Bosnie où il va longuement séjourner. Ceci afin d’écouter leurs souffrances, d’entendre les confessions inavouables et effroyables de ceux qui ont vécu cette guerre de l’intérieur. 
C’est en particulier à Pale, autrefois village montagnard devenu la ville emblématique des serbes de Bosnie, que Marc pénètre dans un monde où les habitants vivent cloîtrés dans un état de désespérance affligeant. Ces femmes et ces hommes sont convaincus que la guerre contre leurs voisins croates et bosniaques était légitime. Ils narrent avec franchise les terribles crimes dont ils furent les auteurs mais considèrent que c’était de la légitime défense face aux actes de barbarie qu’ils ont eux-mêmes endurés. 
Sans oublier la trahison qu’ils ont ressentie lorsque la France ne les a plus soutenu. Ce qui explique qu’ils sont au début très méfiants quant à l’arrivée de Marc sur leur territoire. Cet écrivain, qui porte en lui une relation au père douloureuse et fuit un épisode difficile de sa vie intime, n’est pourtant pas là pour prendre position et les condamner. 
Marc : « (...) Il me semble qu’à chaque rencontre je comprends un peu mieux combien ce qu’ils vivent est effrayant. Ils ont obtenu les frontières qu’ils souhaitaient des accords de paix, mais ces frontières les condamnent à un isolement qui les précipite dans le malheur et la dépression. Néanmoins ils sont condamnés à défendre cet isolement, ces frontières, et même à en vanter les mérites pour ceux qui ont le plus souffert de la haine des autres. (...) Comment vont-ils survivre à cette folie ? » 
Car c’est bien cet état de survie, face à l’héritage du passé, qui est au centre de cette histoire. Ce passé qui peut parfois s’avérer être un lourd fardeau avec lequel nous devons composer. 
Lionel Duroy (né en 1949) fut un grand journaliste qui travailla pour « Libération » et « L’événement du jeudi ». Il participa de ce fait à la guerre de Bosnie entre 1992 et 1995, et écrivit d’ailleurs un récit à ce sujet : « Il ne m’est rien arrivé » (voyage dans les pays en guerre de l’ex-Yougoslavie) en 1994. 
Dans « L’hiver des hommes » il retourne dans cette ex-Yougoslavie et relate les conséquences tragiques de cette guerre fratricide. Le titre du livre se rapporte au rude hiver très enneigé de la ville de Pale où la population s’est renferméesur elle-même, autant moralement que géographiquement. 
L’existence isolée de ces âmes errantes, au beau milieu denotre continent, l’Europe, nous amène non pas à juger mais à tenter de percevoir le ressenti et le vécu de ces hommes et de ces femmes broyés eux aussi par cette épouvantable guerre. 
Lionel Duroy partage les émotions de ses interlocuteurs avec une sincérité touchante et témoigne du désarroi de chacun face à une destinée qu’ils n’ont pas choisi et qu’ils vivent comme une fatalité. 

HOME de Toni Morrison

Home est une histoire relatée par deux conteurs : la narratrice et Frank Money, le personnage central de ce récit. Toni Morrison l’explique ainsi : « Il m’est apparu... que je pouvais être à la fois le narrateur omniscient et lui le personnage qui objecte, commente, rectifie, clarifie le récit... Peu à peu c’est Frank qui prend le contrôle de l’histoire. »

Ce double regard enrichit la force romanesque des mésaventures des deux principaux protagonistes.
Le roman narre l’histoire d’un vétéran de la guerre de Corée, Frank Money. L’auteur aborde son enfance et celle de sa jeune sœur aimée Cee, à Lotus (Géorgie). Puis il raconte ses souvenirs obsessionnels de la guerre, son retour éprouvant dans l’Amérique ségrégationniste des années 50, et les retrouvaillesavec Cee, dont nous avons pu suivre les déconvenues. 
C’est bien l’exploration de la vie intérieure de Frank que notre regard affronte avec un mélange d’effroi et d’espérance. L’aversion qu’il ressent pour lui-même et le tourment vers lequel ses réminiscences le mènent nous troublent à chaque instant. Mais l’effroyable détresse de sa sœur va l’obliger à avancer et lui permettre d’accéder à une rédemption qui lui apportera enfin la sérénité. Et celadans un lieu qu’il avait tant exécré et quifinalement lui permettra de faire la paix avec son âme, de se sentir chez lui. 
Toni Morrison, qui a maintenant 81 ans, continue à ausculter la communauté noire américaine qu’elle peint avec tendresse, force et humanisme. Dans ce nouveau roman elle a choisi une période ambiguë (années 50) où, même si l’économie est florissante, de nombreux traumatismes hantent le pays : le maccarthysme, la ségrégation, les expérimentations scientifiques sur les plus faibles, la guerre en Corée... L’auteur analyse l’asservissement tout en s’interrogeant sur l’humanité souffrante, sa grandeur et sa dignité, ce qui nous inspire, à nous lecteurs, le respect.
Son roman est concis et dense. Fini le lyrisme des précédents ouvrages. Depuis quelques années, Toni Morrison ressent le besoin d’ « écrire moins et dire davantage ». Mais plus que tout c’est à l’être humain qu’elle s’attache : « ...faire apparaître les gens ordinaires qui ne sont pas dans les livres d’histoire... sentir ce qu’ont éprouvé intimement les individus, ce qu’ils ont enduré, en des époques dont on a parfois oublié ou négligé la face sombre » (Toni Morrison). Voilà une bienveillance qui nous touche profondément de la part de cet écrivain qui, ne l’oublions pas, obtint le prix Nobel de la littérature en 1993. Sa virtuosité nous enchante et ses problématiques nous touchent et nous questionnent. 

Home, de Toni Morrison, Ed° Christian Bourgois, 2012