Un tramway nommé désir Au théâtre des Bouffes Parisiens jusqu’au 28 avril 2024

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Le théâtre des Bouffes Parisiens nous invite à découvrir une nouvelle adaptation de la magnifique pièce de Tennessee Williams, « Un tramway nommé désir », mise en scène par Pauline Susini qui désirait que cette histoire tragique retentisse avec force sur la société d’aujourd’hui. Imbibée de nombreux troubles et discordes, de violences sociale et sexiste, mais aussi d’une sororité touchante, cette pièce nous perturbe, nous émeut et nous questionne sur des sujets brûlants encore actuels.

Blanche Dubois (Cristiana Reali), via le tramway nommé «Désir», se rend chez sa sœur Stella (Alysson Paradis) dans un quartier populaire de la Nouvelle Orléans, afin de s’y installer un temps alors qu’elle n’a même pas annoncé sa venue. Son arrivée détonne immédiatement avec l’atmosphère du lieu où logent sa sœur et son ouvrier de mari, Stanley Kowalski (Nicolas Avinée). Blanche, apprêtée dans une robe acidulée en mousseline, le nœud fleuri dans les cheveux, découvre l’exigu lieu de vie du couple, dont l’apparence modeste des classes populaires la stupéfie. Autorisée par la logeuse de Stella à attendre son retour dans l’appartement, Blanche cherche immédiatement une bouteille d’alcool pour se servir un verre, en état de choc de ce qu’elle vient de découvrir. Il faut dire qu’elle comptait s’installer quelque temps (ou plus !) avec le couple, tout en cachant qu’elle était ruinée et qu’elle avait perdu la grande propriété familiale « Belle rêve ». Lorsque sa sœur rentre, les retrouvailles sont émouvantes. On sent qu’elles s’aiment et qu’un lien sincère les unit, même si elles ne se sont pas vues depuis longtemps, et que leurs vies ont pris des chemins radicalement différents. Mais la rencontre avec Stanley se révèlera pernicieuse, nuisible moralement et psychologiquement. Le mari de Stella est un ouvrier d’origine polonaise macho, violent, et qui boit beaucoup. Il aime jouer aux cartes et au bowling avec ses amis, s’emportant facilement et s’imposant avec vigueur. Stella en est très amoureuse. Elle lui pardonne très vite ses accès de violence. La sœur de Blanche est une femme généreuse, sensible et tendre, solaire et pleine d’humanité. La délicatesse et la fragilité de Blanche la touchent, contrairement à Stanley qui voit d’un mauvais œil l’arrivée de sa belle-sœur, la trouvant suspecte.  Mais Blanche est un être extrêmement complexe, à la fois empreinte d’ingénuité et de fourberie. Elle joue sa partition avec brio, se distinguant par une fusion entre la femme-enfant, qui doit être protégée, et la femme prétentieuse, écervelée, maniérée. Le simulacre est au centre de son jeu, afin de séduire son entourage pour tenter de se sauver. Cependant la lourdeur de ses secrets et de ses névroses est une bombe à retardement, d’autant plus que Blanche s’emprisonne de plus en plus dans une folie qui la happe et que son beau-frère Stanley attise avec méchanceté et brutalité.

Tennessee Williams a reçu en 1948 le Prix Pulitzer pour cette pièce éminemment connue. Cristiana Reali admire depuis longtemps l’écriture de ce grand dramaturge : « Il écrit pour les femmes, de toutes sortes d’âge. Il a un côté un peu chirurgien psychologique de l’âme. Il aime bien parler de la folie, de la solitude » (TF1 info). Cette nouvelle adaptation de la pièce est issue du désir de Cristiana Reali qui a proposé à Pauline Susini de la monter. Cette dernière a perçu que des sujets contemporains parsemaient la pièce : les disparités sociales, la virulence des hommes envers les femmes… Cette metteuse en scène est une femme partisane de la cause féministe. A travers son engagement théâtral elle a réalisé des projets comme l’adaptation du récit autobiographique de Simone Veil (avec déjà Cristiana Reali). Elle est aussi la fondatrice de la Compagnie « Les vingtièmes rugissants », qui questionne des thèmes sociétaux essentiels comme les violences institutionnelles, les rapports de domination, la violence masculine faite aux femmes… De surcroît elle a intégré une autre Compagnie, « Le théâtre de l’opprimé », axé sur les questions sociales, dont le combat pour une juste égalité entre femme et homme. Nous comprenons alors pourquoi son adaptation d’ « Un tramway nommé désir » met en avant les femmes, au sein d’une atmosphère constamment tendue, malaisée, où la violence est au centre de l’ambiance éprouvante que Stanley impose. Pauline Susini, dans « Corse matin », explique : « Je cherchais plutôt un personnage avec un aspect assez animal et prolétaire (pour Stanley) mais qui n’a pas forcément un rôle central. J’ai surtout mis en avant Cristiana Reali. (…) Elle est de toutes les scènes et joue une partition énorme ». La sœur de Blanche, jouée par Alysson Paradis, est elle aussi un personnage captivant. La comédienne parle de son rôle dans « Les échos » : « J’aime la dualité de Stella, cette héroïne des années 50, prise en étau entre son mari violent et imprévisible auquel elle tient tête et sa sœur borderline ». Et puis il y a Marie-Pierre Nouveau, qui tient le rôle de tenancière de l’immeuble avec force mais aussi fracas. Sans oublier les autres comédiens, dont Lionel Abelanski qui joue Mitch, vieux garçon vivant avec sa mère et qui est d’abord attendri par Blanche.

Cristiana Reali est époustouflante dans ce rôle de femme affublée de vêtements fantasques, vestiges d’un autre temps dans une contrée lointaine du sud. Virée de son poste de professeur de littérature anglaise, ruinée, déchue de la demeure familiale, hantée par la perte d’un mari dans sa prime jeunesse, mais aussi par ces hommes qu’elle aurait croisés, elle joue une femme/enfant mentalement désaxée, usée, névrosée, où minauderie et folie coexistent. Jusqu’à la chute, où elle passe définitivement de l’autre côté. La toxicité de la violence masculine dévore l’espace scénique, ronge la condition sociale et mentale des femmes, dans une atmosphère sordide, où elles tentent de s’insurger, de contester. La misère, l’alcool, la violence, s’abattent implacablement sur ces personnages fracassés. Les relations homme/femme sont nuisibles, brutales. Et font écho avec ce problème de violence qui existe encore aujourd’hui et que Pauline Susini dénonce régulièrement dans son travail théâtral. L’attitude patriarcale du sexe masculin est bien mise en exergue, par un comportement calamiteux et ravageur du mâle, surplombant l’érotisme et le désir.

Blanche est une femme à la fois sensible et dédaigneuse, séductrice et affabulatrice, une rêveuse traquée par ses fantômes et inapte à affronter le réel, dans cette société qu’elle ne cerne pas. Comme le dit Blanche : « Je ne veux pas de réalisme. Je veux de la magie ! Oui, oui, de la magie. C’est ce que j’essaye d’offrir aux autres. J’enjolive les choses. Je ne dis pas la vérité, je dis ce que devrait être la vérité. Et si c’est un péché, alors que je sois damnée ! »

Le personnage de Blanche, malgré sa lucidité, s’est créée un monde imaginaire, un univers de princesse. Sa fragilité mentale rappelle combien Tennessee Williams écrivait aussi sur son histoire personnelle. Le dramaturge ne s’est jamais remis de l’internement de sa sœur Rose, à la demande de sa mère, qui fut alors diagnostiquée schizophrène et lobotomisée. Ce fut pour lui une douleur incurable, qui traversa sa création théâtrale (« La ménagerie de verre » en étant l’un des exemples les plus flagrant).

« Un tramway nommé désir », mis en scène par Pauline Susini, est un spectacle où l’atmosphère est oppressante, pervertie par la douleur et la folie de Blanche. La promiscuité, la confrontation entre deux classes sociales et deux mondes opposés, l’emprise, le machisme ambiant, la violence, la folie, la sororité… nous emportent dans ce huis clos vénéneux et sublime.

 

Jusqu'au 28 avril 2024 au théâtre des Bouffes Parisiens 

Mise en scène : Pauline Susini / Comédiens : Cristiana Reali, Alysson Paradis, Nicolas Avinée, Lionel Abelanski, Marie-Pierre Nouveau, Djibril Pavadé, Simon Zampieri, Tanguy Malaterre

Avant la terreur De Vincent Macaigne

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Après six années d’absence sur la scène théâtrale, Vincent Macaigne fait son grand retour avec une adaptation diantrement libre de Richard III, la pièce du dramaturge William Shakespeare écrite en 1592. Il en est l’auteur, le metteur en scène et le scénographe, et nous livre une œuvre tragi-burlesque où le chaos pulvérise l’espace scénique avec une énergie démesurée, exubérante, fantasque.

« Avant la terreur » s’inscrit dans un mode sociétal dysfonctionnel, où la « terreur institutionnelle » bât son plein. Afin d’accéder au trône, Richard III va se révéler d’une cruauté implacable, amassant avec ignominie les macchabées, au cœur même de la résidence souveraine, royale, où conspirationnisme, perversion et immoralité règnent avec fracas. Mais c’est aussi la bêtise humaine que Vincent Macaigne invoque chez son Richard III.

Ce roi (qui régna de 1483 à 1485), mort durant la guerre des Deux-Roses, fut l’ultime souverain de la lignée des Plantagenêts. La pièce de William Shakespeare fut commandée par les Tudors afin de dénigrer les Plantagenêts, par l’intégration de données erronées. Le dramaturge anglais y dénonce cependant une institution de rumeurs, de sources incontrôlées qui désorientent tout un système. Vincent Macaigne fait de Richard III un idiot, violent et absurde, où la tragédie du théâtre élisabéthain et le burlesque des Monty Python cohabitent, mettant en exergue une idéologie et une époque perverties par le poison de l’avilissement, de la dépravation, mais aussi par la bouffonnerie. Pour l’auteur d’ «Avant la terreur », le thème de sa pièce est « la mise à mal du rêve ». Il explique sa démarche : « c’est la toxicité de notre histoire qui m’intéresse. Elle est sensible chez Shakespeare dans cette légende des rois d’Angleterre. Fondamentalement il y a là le thème de la malédiction. Richard III est une pièce de malédiction : des personnages viennent régulièrement le maudire ou maudire le monde tel qu’il va. (…) Aujourd’hui, tous les deux jours, il y a quelqu’un qui nous annonce une fin du monde possible à cause de l’intelligence artificielle, de la robotique, d’un nouveau virus, des problèmes écologiques, des dictateurs, de la guerre nucléaire… Ce qui n’est pas sans fondement » (Interview V. Macaigne, MC93). Vincent Macaigne se sent, comme nombre d’entre nous, appartenir à une génération qui « pressent que les choses vont trembler. D’ailleurs cela a déjà tremblé, je ne peux plus dire « avant la guerre », la guerre est là, donc c’est « avant la terreur » (MC93). Cependant l’homme qu’il est a de l’esprit, il est fantasque, farceur, amuseur. Il aime citer les Monty Python comme axe référent. Et cela pour la jonction entre l’effroi et l’euphorie, qui provoque l’extravagance du burlesque, a l’instar du jeu grotesque et bouffon des représentations de l’époque médiévale.

Vincent Macaigne fait une adaptation très personnelle de « Richard III ». Plusieurs textes ont influencé son écriture. Tout d’abord, en sus de « Richard III », il y a le « Henri IV » de Shakespeare (ces deux pièces font partie de la première tétralogie du dramaturge anglais). Mais il a aussi greffé d’autres textes, de Friedrich Nietzsche au dramaturge Heiner Müller, mais aussi de lui. Tout cela se mixe d’autant plus au plateau, où l’écriture évolue, se transforme, les comédiens pouvant aussi avoir une place importante dans la réécriture de la trame.

Macaigne a considéré qu’il était plus intéressant de ne pas uniquement s’axer sur la cruauté de Richard III. Il partage la malfaisance de cet homme avec les autres personnages, dans cette société horrifiante, où il devient presque habituel que l’abjection et l’infamie aient leur place. La complaisance n’est pas la bienvenue, excepté chez la jeunesse. Mais cette jeunesse sera bafouée, puisque le jeune adolescent sera abjectement assassiné par son oncle richard (la scène n’a pas lieu dans la pièce originelle). Les seules étincelles d’espoir, d’espérance, sont donc présentes pour Macaigne dans la jeune génération (ici avec le neveu et la nièce de Richard). Il allie à l’enfance une pureté qui depuis longtemps a quitté les autres personnages souillés par le mal.

« Avant la terreur » est une pièce où passé et présent s’entremêlent, où les valeurs et les empreintes culturelles se meuvent et se chevauchent, les repères de l’histoire contemporaine s’interférant dans cette tragédie du 16ème siècle. Le despote et « sa » cour sanguinaire et haineuse sont associés à des évènements d’époques plus récentes qu’un écran fait défiler, comme des explosions nucléaires, les attentats du 11 septembre, différentes guerres, des accidents de la route… Quant à certains discours, ils parlent d’une actualité brûlante et actuelle : la sécurité sociale universelle, les questions sur les frontières… Le programme politique proposé est purement un projet de dictature, où plusieurs ministères disparaissent, comme la culture, l’éducation nationale, ou encore la santé. Le droit de porter des armes y serait de mise. Vincent Macaigne use ici du passé pour évoquer sa manière d’appréhender la société dans laquelle nous vivons, pour traiter du présent. Il triture, il malaxe la condition humaine, gravite autour d’elle, tout en questionnant le monde, l’état du monde. Et cela dans un décor sommaire, brut, quasi primitif. La radicalité de l’espace scénique est sans concession, tout comme la radicalité du langage des personnages, des évènements. Le public entre par la scène, brumeuse et boueuse, ancre ses pas dans une terre glissante, liquide et sale. Et cela dans un décor tout blanc, d’une blancheur peu reluisante, plutôt blanchâtre. Seule la couleur rouge du sang tranche avec les tonalités glauques que la scène renvoie. Car le sang va gicler. Ce liquide rouge qui irrigue les tissus organiques se répand tout au long de la pièce, dans les cris, les pleurs, les larmes, la frénésie, le vacarme ! Avec démesure et outrance !

Vincent Macaigne ouvre sa pièce en donnant la parole aux femmes, qui présentent les différents personnages de la pièce, assis dos au public, excepté Richard qui est placé plus en arrière sur scène. Il ne confie donc pas le début de cette pièce à Richard, comme Shakespeare l’a fait. Les mots résonnent, le micro accentuant l’intensité de la parole, comme des cris qui n’en finissent pas de nous heurter, de cogner dans nos têtes. D’ailleurs, le théâtre propose à l’entrée de la salle des boules quies pour en atténuer la puissance. L’exaltation, la rage et la fureur fusent tout au long de la pièce, avec une énergie outrecuidante. Les comédiens sont bluffants. La plupart sont des compagnons de route du metteur en scène depuis longtemps. Cependant, Vincent Macaigne n’a pas pu garder tous les personnages qu’il désirait dans son adaptation, en raison d’un budget serré. Il en a donc sélectionné huit car il est compliqué pour lui de monter financièrement ses pièces. Sa réputation sur les coûts démesurés de ses créations en est la cause. (Le budget d’ « Avant la terreur » est finalement revenu à 650 000 euros). Hortense Archambault, qui dirige la MC93, l’a beaucoup aidé et soutenu. Il faut dire que les projets de V. Macaigne sont très longs à mettre en place, tant dans leur préparation, que dans les répétitions qu’il aimerait faire durer quatre mois ! De plus, il aime apostropher les spectateurs, sortir des sentiers battus pour que le public soit actif. Il veut susciter des réactions, créer le chaos pour que la vie exulte. D’ailleurs les rangs des spectateurs sont souvent éclairés, les comédiens peuvent arriver de tous côtés et s’insérer au milieu du public, l’interpeller même. Tout comme V. Macaigne adore provoquer ses comédiens durant les répétitions. C’est le théâtre qu’il aime. L’inattendu habite ses créations. Comme il le confie à « Télérama » : « Le théâtre, c’est beau quand c’est dangereux, quand on ne sait pas ce qui va arriver ». Mais il avoue : « il y a plus de désespoir que de colère dans mes spectacles. Plus de secrets que d’excès ».

Le retour à la scène de Vincent Macaigne nous emporte dans une énergie créative inconvenante qui bouscule le spectateur, face à cette absence de repères que le metteur en scène aime provoquer. Il parle de notre époque à travers cette épopée cinglante, gorgée de tourments, de virulence, de brutalité. L’emphase est à son apogée, mais elle cache une inquiétude bien légitime.

 

 

Du 5 au 15 octobre 2023 à la MC93 Bobigny, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris

Du 15 au 27 juin 2024 à La Colline, Paris

 

 

« Avant la terreur »,

D’après Shakespeare et autres textes

Ecriture, mise en scène, conception visuelle et scénographique : Vincent Macaigne

Avec : Sharif Andoura, Max Baissette de Malglaive, Candice Bouchet, Thibault Lacroix, Clara Lama Schmit, Pauline Lorillard, Pascal Réneric, Sofia Teillet et, en alternance, Camille Ametis, Clémentine Boucher, Lilwen Bourse

Production : MC93 – Maison de la culture de Seine-Saint-Denis ; Compagnie Friche 22.66

 

 

 

Scène de violences conjugales de Gérard Warkins

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« Scènes de violences conjugales », jouée au théâtre de la Tempête, est une insolite immersion dans les méandres d’un sujet de société encore peu exploré au théâtre : la violence conjugale.

L’écriture et la mise en scène de cette semi-fiction sont de Gérard Watkins, dont nous savons qu’il a scrupuleusement étudié son sujet avant la mise en marche du processus d’écriture de cette pièce. Il y présente avec courage et sans manichéisme aucun, l’histoire âpre et déconcertante de deux couples qui peu à peu sont happés par un engrenage, une emprise et une stupeur de violences psychiques et physiques qui les ensevelissent radicalement.

Annie (Julie Denisse), submergée par la perte de la garde de ses enfants, rencontre Pascal (David Gouhier), issu d’un milieu plus aisé et artiste en manque de reconnaissance. Corrélativement, Rachida (Hayet Darwich), étudiante en mèdecine, croise le destin d’un provincial, Liam (Maxime Lévêque), venu s’installer en région parisienne. De mots tendres en termes arides, d’invectives déplaisantes en paroles avilissantes, de gestes doux en actes violents, les comédiens ondulent entre paroles et silences, sur un plateau épuré, syncopé par la batterie de Yuko Oshima.

Pour comprendre toute la justesse de ce qui se passe sur scène, devant nos yeux, il est intéressant de revenir sur le travail de l’auteur qui s’est immergé dans de longues et diverses recherches (documents, récits, témoignages, entretiens), rencontrant des victimologues, des médecins, des associations … ,cherchant des informations auprès de l’Observatoire des violences faites aux femmes (en Seine-Saint-Denis). Tout cela pour décrypter les différentes phases que traverse une femme pour se retrouver dans cette situation de femme battue, mais aussi pour cerner de quelle manière le bourreau a manœuvré. Il était crucial que les acteurs puissent prendre connaissance de la complexité de cette descente aux enfers, et d’en comprendre les rouages, tant au niveau mental et psychologique qu’au niveau corporel. Aux yeux de G. Watkins, ces investigations sont à la base de sa création, sa réflexion commençant par un travail en symbiose avec les quatre comédiens improvisant sur le plateau à partir des recherches effectuées en amont. Il lui est absolument nécessaire d’assimiler la personnalité de chacun des personnages, que l’improvisation des acteurs sur le plateau nourrit, avant de débuter l’écriture. Ce n’est qu’après ce travail commun, ce partage, cette recherche collective, que l’auteur s’isole pour écrire la pièce. Mais attention, il ne retranscrit pas véritablement toutes les improvisations : il utilise cette liberté de l’acteur pour créer ensuite une narration dense et puissante. Ce n’est donc pas une écriture à plusieurs comme le font certains collectifs. G. Watkins reste « maître à bord » et est bien l’auteur, tout comme il assure la mise en scène. Cette pièce est par lui-même qualifiée de semi-fiction, puisqu’elle entremêle des moments de vie réellement vécus avec des scènes narratives, écrites au gré des improvisations et des réflexions qui en sont issues. Cette incursion au plus profond de l’intime, d’une sensibilité et d’une violence dont l’enchevêtrement met en relief et les victimes, et les bourreaux (que l’auteur qualifie de « perpétrateurs » de violence), trouble avec intelligence le spectateur qui devient à son tour acteur de la pièce, en ce sens où la construction du décor est méticuleusement agencée pour créer une intimité que nous ressentons intensément, sans que le metteur en scène ait voulu créer un malaise. G. Watkins pense le spectateur comme un témoin se questionnant sur un sujet grave de société, essayant de discerner les mécanismes de violence qui se jouent sur la scène triangulaire qui fait allusion au triangle infernal victime/bourreau/témoin. Le plateau, au décor presque nu, est entouré (en quasi 360°) par le public, ce qui ne permet donc pas aux personnages de se dérober de la scène. Le rythme de jeu des comédiens est fulgurant, alerte, scandé par une bande-son jouée sur scène en direct. C’est une batteuse qui rythme les tensions et dissensions que le metteur en scène met en exergue, à l’aide d’un langage sonore acoustique qui fait écho à la pesante escalade vers la violence. La brutalité des gestes s’accentue tandis que les intensités perçantes des percussions résonnent. Et cela sous une lumière sensible, mouvante, au gré de ce que vivent et subissent les acteurs.

Sur cette scène trifrontale, les limites se pulvérisent et les relations vénéneuses et nocives s’installent  dans toute leur abomination et leur douleur. Les deux couples, dont les origines et le milieu social diffèrent, pénètrent peu à peu dans un mécanisme implacable que le metteur en scène explore méticuleusement. Mais il n’omet pas, au final, d’évoquer les démarches de chacun pour essayer de se reconstruire.

La chose commune de David Lescot et Emmanuel Bex

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« La Chose commune », spectacle éclectique à souhait, est le métissage d’une pluralité de textes tantôt slamés, tantôt chantés ou encore cadencés par une parole directe et pure, en union avec une matière sonore fondée essentiellement sur l’improvisation : le jazz. Cet hallucinant panaché nous interpelle sur un fait historique qui fut le fruit d’un appel à la résistance et à la révolution : la Commune. Et c’est à l’Espace Cardin que nous avons eu la chance de découvrir cet ovni artistique.

Nous discernons avec enchantement pourquoi David Lescot s’est joint à Emmanuel Bex pour créer ce concert composite. Le premier est l’auteur et le metteur en scène de la pièce. Il est à l’origine de cette idée d’exprimer ce qu’a représenté la Commune, ce bref « instant » que fut le printemps 1871, fleuron du soulèvement et de l’insoumission, allégresse républicaine nourrie d’idéaux qui font encore écho aujourd’hui : l’amélioration du statut des travailleurs, la lutte pour l’émancipation des femmes, la laïcité, la liberté d’expression, la justice…

Emmanuel Bex, grand organiste et chantre du jazz contemporain, mêle la fugitivité et la beauté de son art, de par son improvisation, à l’évanescence de ce que furent ces trois mois d’espérances démocratiques qui se sont éteints dans un bain sanguinaire.

Face à nous, sans le moindre décor, s’entrechoquent les mots et les instruments, pour dialoguer ensemble, dans 13 tableaux où fraternisent, aux côtés de D. Lescot et E. Bex, le slameur américain Mike Ladd, le batteur Simon Goubert, la saxophoniste Géraldine Laurent et la chanteuse Elise Caron.

Les magnifiques textes, pour certains écrits par D. Lescot et M. Ladd, sont aussi signés Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, Jules Valles ou encore Louise Michel.

Les femmes sont éminemment célébrées, car essentielles dans le rôle qu’elles ont joué durant la Commune. Nous nous devons de citer Louise Michel, anarchiste activiste et infatigable libertaire, ou encore Elisabeth Dmitrieff, jeune femme russe envoyée en mission d’information par Karl Marx pendant les évènements parisiens de 1871, et qui devint une étonnante pasionaria.

Belle union féconde que d’évoquer tous les héros et héroïnes de ce combat politique tristement éphémère, dont l’effervescence nous exalte et dialogue au son des compositions d’E. Bex. Ce concert est à la fois moderne, poétique, énergisant, rappé, slamé, joué, chanté, hurlé, verbalisé, improvisé… Les voix s’entrelacent avec l’orgue, la batterie, le saxophone. C’est un esprit de liberté qui se dégage de ce spectacle, tout en sollicitant notre conscience politique. Le militantisme de D. Lescot et E. Bex s’exacerbe dans cette hybridation entre les mots et l’espace sonore, jouissant d’une interfécondité à la fois flamboyante et instructive.

Mais n’oublions pas que les Versaillais ont anéanti les Communards. Alors unissons-nous et restons vigilants. Pour que ce spectacle, au-delà de sa créativité jubilatoire, garde son sens politique et mette en éveil nos consciences.

DES JOURNEES ENTIERES DANS LES ARBRES de Marguerite Duras mis en scène par Thierry Klifa

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Le réalisateur Thierry Klifa met en scène pour la seconde fois une pièce de théâtre et choisit de nouveau la comédienne Fanny Ardant pour en être l’héroïne emblématique. Cette œuvre, écrite par Marguerite Duras en 1954 sous la forme d’une nouvelle, fut quelques années pus tard adaptée par l’auteur en pièce de théâtre, en raison d’une requête de Jean-Louis Barrault qui désirait la monter à l’Odéon. La première aura d’ailleurs lieu en 1965.

La pièce relate l’ultime rencontre entre une mère (Fanny Ardant), propriétaire fortunée d’une usine dans les colonies, et son fils Jacques (Nicolas Duvauchelle) qu’elle est venue voir à Paris alors qu’ils ne s’étaient pas revus depuis cinq ans. Jacques est le fils préféré d’une fratrie de cinq enfants, adoré et étouffé par un amour maternel absolu, possessif, aussi démesuré que dévastateur. Ce grand enfant, car c’est ce qu’il est toujours aux yeux de sa mère, est un pitoyable et incorrigible joueur, qui mène sa vie avec indolence, au côté d’une jeune et charmante entraîneuse (Agathe Bonitzer), Marcelle, qui s’attache désespérément à lui alors qu’il ne l’aime pas. Qu’est-ce que cette mère solitaire, qui se sent vieillir, vient donc chercher ? Espère-t-elle encore persuader son fils de revenir auprès d’elle ? Ou ne désire-t-elle que partager avec lui, une dernière fois, cette ivresse embrasée et troublante qui les enchaîne depuis toujours ?

« Il était blond à en perdre la tête et je pleurais parce qu’il était mortel ». Ce sont les paroles que la mère confie à Marcelle lorsqu’elle évoque son fils. Quand il était enfant, elle laissait Jacques passer des journées entières dans les arbres à chasser les oiseaux au lieu d’être à l’école. Elle ne l’a pas élevé ni éduqué comme le reste de la fratrie : « (…) les autres je les réveillais. Toi non. Toi tous les matins, je n’en avais pas le courage, j’avais pour ton sommeil une vraie préférence. » Ces aveux laissent retentir l’ambiguïté des sentiments de cette femme éperdument amoureuse de son enfant. La toxicité de cette relation éclate par moment avec virulence. Les personnages oscillent entre adoration et dégoût, idolâtrie et aversion, tendresse et agressivité. Jacques lui même est un être ambivalent, à la fois débauché et bienveillant, un enfant terrible aux mœurs parfois douteuses, tout autant qu’un fils attentionné et aimant. La noirceur des dialogues durassiens met en exergue la transgression inhérente à ce texte (qui fut en premier lieu censuré) dont les paroles quelquefois outrancières peuvent paraître socialement dérangeantes.

Thierry Klifa a préféré rajeunir les personnages de la pièce de Marguerite Duras. Le fils, qui à l’origine a une cinquantaine d’années, est plutôt dans sa trentaine. L’âge de la mère est moindre lui aussi. La dimension charnelle n’en est que plus exacerbée. Fanny Ardant est époustouflante dans ce rôle de mère majestueuse et destructrice qui bouleverse les sentiments les plus profonds avec volupté. Grisée par la passion, elle enivre la scène par sa beauté et son allure. La sensualité de sa voix, caressant et tempêtant les mots de cette romancière qu’elle aime tant, amène à cette héroïne écorchée une profondeur émouvante.

Marguerite Duras nous touche lorsqu’elle évoque cette mère qui ressemble tant à la sienne. Celle-ci préférait indéniablement son frère aîné et c’est avec beaucoup d’émotion et d’admiration qu’elle parle de cette femme d’une force incroyable, qui affichait clairement quel enfant était son favori et la souffrance que cela entrainait, qui ne percevait dans l’art aucun intérêt, et niait ainsi la passion que sa fille avait pour l’écriture. Cette douleur est omniprésente dans la pièce; et la manière d’évoquer Mimi, la sœur de Jacques restée dans les colonies, est effroyable de cruauté.

Thierry Klifa a choisi un décor scénique simple, dépouillé, aux tons plutôt sombres, avec des costumes agrémentés de nuances fades et ternes (excepté la robe affriolante de Marcelle lorsqu’elle travaille la nuit). La parole n’en est que plus fracassante. Et la bande musicale d’Alex Beaupain, originale et déphasée, nous emporte avec délicatesse au gré de transitions à l’humeur chagrine. « Des journées entières dans les arbres » est avant tout une histoire d’amour passionnelle dont la démesure vous enflammera.

Des journées entières dans les arbres de Marguerite DURAS au Théâtre de la Gaîté Montparnasse. Mise en scène : Thierry KLIFA avec : Fanny ARDANT, Nicolas DUVAUCHELLE, Agathe BONITZER, …

Première : 21/01/14 - Dernière : 30/03/14 - Mardi, Mercredi, Jeudi, Vendredi, Samedi à 21h, Dimanche à 15h30.

Les Liaisons dangereuses de John Malkovich

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Courez au théâtre de l’Atelier où John Malkovich nous offre une mise en scène époustouflante des « Liaisons dangereuses » de Pierre Choderlos de Laclos. L’adaptation du roman n’est autre que celle du dramaturge Christopher Hampton, déjà auteur de l’écriture scénaristique du film de Stephen Frears dans lequel John Malkovich jouait le rôle du Vicomte de Valmont. Le célèbre comédien nous présente une mise en scène audacieuse, subtile, voluptueuse et sensuelle.

Il a monté cette pièce avec de jeunes comédiens sortis du conservatoire (qui ont au plus 27 ans) en respectant ainsi la jeunesse des personnages romanesques de Laclos. Si les adaptations cinématographiques nous l’ont souvent fait oublier, la Marquise de Merteuil n’a pas plus de 26 ans, et Valmont n’a qu’un an d’écart avec elle. John Malkovich s’est inspiré des premières lectures effectuées par les jeunes du conservatoire. Elles lui ont insufflées l’idée de montrer au public une répétition. Les comédiens, dont les armatures des costumes recouvrent leurs vêtements, évoluent sur un plateau quelque peu dépouillé. Le metteur en scène a choisi de mettre en exergue le texte en jouant sur l’état émotionnel des acteurs. Il y dissèque la nature humaine tout en insistant sur l’irresponsabilité des deux personnages principaux. Il le souligne lui-même ainsi :

« Je voulais insister sur l’aspect infantile de leur psychologie. Si Valmont et Merteuil agissent avec une telle cruauté, c’est parce qu’ils sont incapables de mesurer les conséquences de leurs actes. »

L’intempérance de la débauche et la pudibonderie se côtoient dans une mise en scène où, iPod et tablettes numériques en main, nos comédiens usent de ces ustensiles contemporains comme d’un art épistolaire.

Quant aux interprètes, le choix des acteurs et de leur jeu est surprenant. Mme de Merteuil joue avec une masculinité affirmée, Cécile de Volanges a un côté outrageusement loufoque, Mme de Tourvel est campée par une jolie comédienne russo-camerounaise… ; quant à Valmont, il tweete, fanfaronne, filme ses ébats… et cela avec une virtuosité éclatante.

Tous les comédiens évoluent devant leurs partenaires de jeu qui, lorsqu’ils ne jouent pas eux-mêmes, s’installent autour du plateau et observent l’interprétation de leurs camarades.

Cette mise en scène de John Malkovich est pour le moins innovante tout en respectant ce texte somptueux qu’on ne se lasse pas d’écouter. C’est à la fois renversant de cruauté et cocasse, coquin et malveillant, perfide et charnel. Nous y retrouvons l’âme de cette fameuse œuvre littéraire de la fin du 18ème siècle.

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