Niki de Saint Phalle, Jean Tinguely, Pontus Hulten Au Musée du Grand Palais du 26 juin 2025 au 4 janvier 2026
Le Grand Palais et le Centre Pompidou nous présentent une gargantuesque exposition qui relate le parcours et le cheminement foisonnant du célèbre couple d’artistes Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely et de son lien indéfectible avec l’atypique conservateur Pontus Hulten, qui épousa leur vision perturbatrice et multidisciplinaire d’un art affranchi de toute norme, rebelle et collaboratif.
L’exposition nous promène au fil d’une dizaine de chapitres à travers 200 œuvres créatrices, allant des sculptures aux machines, des reliefs aux images filmiques, sans oublier les fantaisistes lettres-dessins qui témoignent du lien magnifique qui unissait ces trois personnalités hautes en couleur.
Le suédois Pontus Hulten (1924 – 2006) étudia dans sa jeunesse l’histoire de l’art puis prit dans les années 40 et 50 une voie artistique (peintures, collages, expérimentations filmiques…). Mais il délaissera ce chemin créatif pour embrasser une carrière directement liée à sa passion pour l’art, celle de conservateur. L’homme possède une sensibilité artistique qui influe sur sa réceptivité aux projets des créateurs avec lesquels il se lie. Lorsqu’il fait la connaissance de Jean Tinguely en 1954, c’est une véritable amitié qui se crée, mais aussi une véritable admiration qui nourrira le travail de chacun. Après avoir organisé quelques expositions, il devient en 1959 le directeur du Moderna Museet à Stockholm, propice aux nouvelles créations. Il sera par la suite à la tête de plusieurs grandes institutions (A Los Angeles, Venise…), comme le Centre Pompidou dont il fut le premier directeur. Lorsqu’il croise le chemin de Jean Tinguely, il partage avec lui un enchantement sur la question du mouvement, mais aussi une proximité intellectuelle que leur mutuelle conception anarchique nourrit. Ils désirent tous deux bouleverser ce monde pour faire tomber les conceptions conformistes, afin d’encourager des coopérations artistiques d’avant-garde.
Jean Tinguely (1925 – 1991), lui, est un artiste suisse dont les origines sont ouvrières (père) et agricoles (mère). Très jeune il défie toute autorité. Il finit par devenir, dans sa vingtaine, décorateur, mais il décide de prendre des cours à la Kunstgewerbeschule (Ecole d’Arts appliqués) pour avoir des connaissances sur la « science des matériaux », et apprendre à dessiner les objets. Politiquement il fait partie de la jeunesse communiste, et s’intéresse aux lectures anarchistes. C’est en 1952 qu’il s’installe à l’âge de 27 ans à Paris avec femme (Eva Aeppli) et enfant. Deux ans plus tard il rencontre Pontus Hulten.
Jean Tinguely, figure du nouvel art cinétique, fit partie du mouvement des Nouveaux Réalistes (avec entre autres Yves Klein, Arman, Jacques Villeglé…). Il s’installe alors avec Niki de Saint Phalle, impasse Ronsin. Il y crée les « Balubas », ces créations mobiles et composites (fer, plastique, plumes…). Mais il se dirige de plus en plus vers des réalisations d’une complexité technique, où la ferraille prend une place prédominante, alliée aux courroies et roues qui en font d’immenses créations mécaniques au fonctionnement délibérément imprévisible, irrégulier et instable. Cette liberté créative, il la partagea toute sa vie avec la sculptrice Niki de Saint Phalle (1930 – 2002), même après leur séparation. La jeune femme provient d’une famille bourgeoise new-yorkaise du côté de sa mère, et d’un père issu de la noblesse française, où il est de mise de ne pas écailler un statut social dont le simulacre tue les émotions. Catherine Marie Agnès Fal de Saint Phalle, surnommée Niki par sa mère, fut une jeune fille meurtrie par l’inceste. Violée par son père à onze ans (elle le révéla en 1994 dans son livre « Mon secret »), elle se réfugia dans la peinture alors qu’elle séjournait dans un centre psychiatrique où elle subit des électrochocs (1953). Hantée par un mal-être grandissant, la création artistique la sauva. C’est lorsqu’elle s’installe avec son époux et ses enfants dans ce lieu où plusieurs artistes résident, impasse Ronsin, qu’elle rencontre Jean Tinguely en 1956. Elle quittera son mari, lui confiera les enfants, pour finalement vivre aux côtés de l’artiste suisse.
Niki est une femme qui part en guerre contre le patriarcat, mais aussi contre toute sorte de discrimination. Pour elle, « pas d’émancipation possible en tant qu’être unique » (Niki) si l’on s’enferme dans le mariage. De plus elle désire combattre l’assujettissement à la domination masculine : « Je compris très tôt que les hommes avaient le pouvoir, et ce pouvoir, je le voulais. Oui, je leur volerai ce feu » (Niki).
Par l’intermédiaire des « Tirs », dès 1960, la plasticienne fait feu, à l’aide d’une carabine, sur des reliefs en plâtre composés de différents objets enfermant des poches liquides colorées qui, lorsque les balles les touchent, éclatent et font saigner les multiples peintures pigmentées. La fureur de Niki éclate à travers le fracassement des cibles qu’elle vise. En 1961, sa première exposition à Paris s’intitulera « Feu à volonté ».
Niki de Saint Phalle est avant tout une féministe qui positionne la femme au cœur de sa recherche artistique. Elle cible et critique les abus sexuels, la domination masculine sur les femmes, l’outrance des abus de pouvoir…
Dès 1963, elle crée des sculptures de mariées chagrines, de femmes qui accouchent dont les corps sont abîmés, des mères dévastatrices… Beaucoup de souffrances sortent de ces œuvres plastiques qui nous interpellent sur la condition féminine. Mais elle va s’éloigner de cette violence pour mettre en avant, en 1965, une nouvelle esthétique pop, à travers la fabrication de ses innombrables « Nanas ». Ces dernières rendent leur puissance aux femmes et mettent en exergue une novatrice société matriarcale. Elles se distinguent de la tendance archétypale des corps féminins. Les rondeurs prennent le pouvoir, et les couleurs les transcendent.
Niki, touchée par la ségrégation raciale, crée aussi des Nanas à la peau noire (comme Black Rosy qui fait référence à Rosa Parks), désireuse de souligner fortement les libertés de chacun. Plus tard elle n’hésitera pas à soutenir la communauté gay lors de l’apparition du sida. A la fin de sa vie elle créera « Abortion : Freedom of choice » (2001), pour exprimer sa crainte face à la remise en question du droit à avorter. C’est donc un combat à vie que Niki entreprit. Mais avec l’éternelle complicité et soutien de son compagnon Jean Tinguely et celle de Pontus Hulten qui l’encouragea dès ses Premiers « Tirs ». L’union de ces trois personnages engagés va permettre de soutenir des projets participatifs où l’imagination bat son plein, avec toute la fantaisie et l’inventivité qui en surgissent. Tous les types de création sont les bienvenus. Citons par exemple « Le crocrodrome de Zig § Puce » qui symbolise cette volonté et cette ingéniosité communes pour ériger un immense monstre au sein du Centre Pompidou, et à la vue de tous. Le public peut observer Jean Tinguely, Niki et leurs acolytes accoucher de cette drôle de fête foraine colossale prenant forme avec une liberté de création « en direct ». Autre projet réalisé suite à l’invitation de Pontus Hulten au Moderna Museet de Stockholm en 1966 : le « Hon », où se réunissent Niki, Jean et l’artiste suédois Per Olof Ultvedt pour donner naissance à une exorbitante Nana, femme-déesse de la fertilité, où le public peut entrer par le sexe afin de se retrouver dans un univers ludique, mouvant, allègrement phonique et vibrant. Même Pontus Hulten participe à la construction de cette œuvre inouïe. D’autres projets prendront naissance comme le « Paradis fantastique », « Le Cyclop » (dans les bois de Milly-la-Forêt), la fontaine Stravinsky (près du Centre Pompidou)…
Et il est impossible de ne pas citer le Jardin des Tarots (réalisé par Niki de Saint Phalle entre 1978 et 2002), inspiré de l’admiration de Niki pour Gaudi, qu’elle a découvert en 1955 au Parc Güell à Barcelone : « Ce fut un éclair. Ce jour-là (…), j’ai rencontré mon destin. J’ai su que j’étais née moi aussi pour créer un jardin de joie pour les gens. Elle découvrit aussi le Palais idéal du facteur Cheval (en 1958). Le jardin prit forme en Toscane. Des images permettent de le découvrir à la fin de l’exposition.
Quant à la confiance et à l’amitié infinie de ces trois personnages, nous les ressentons à la lecture des innombrables lettres-dessins dont certaines sont exposées. Leur complicité est flagrante, ainsi qu’un engagement artistique mutuel sans failles.
L’amour, la connivence artistique, la liberté à tous points de vue, cèleront l’union de Jean Tinguely et Niki de Saint Phalle. Ils s’exaltent l’un l’autre à travers leurs créations. Même lorsqu’ils ne vivront plus de relation amoureuse, ils resteront complices dans le travail artistique, au point où ils se marieront (en 1971) alors qu’ils ne forment plus un couple. Cette relation infinie de confiance leur permettra de préserver l’œuvre d’une vie, et de faire perdurer cette œuvre si l’un ou l’autre vient à disparaître. Jean Tinguely partira le premier. Niki se battra pour créer un musée en son honneur à Bâle, aidée par Pontus.
L’exposition au Grand Palais rend un magnifique hommage à la complicité de deux artistes audacieux, engagés, transgressifs, avec un homme tout aussi avide d’innovation, d’ouverture et de partage. Trois figures libres et utopistes, qui ont brisé les codes et qui se sont réunies dans la provocation et l’engagement artistique.
Le grand Palais nous ouvre les portes d’un gigantesque espace de folie créatrice, où s’insinue un vent de liberté déconcertant.