Houris De Kamel Daoud

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L’écrivain et journaliste franco-algérien Kamel Daoud, figure intellectuelle engagée, nous propose son troisième roman, « Houris », qui nous plonge dans les tréfonds de l’effroyable décennie noire, tout en nous livrant son courroux vis-à-vis du mutisme imposé par l’état algérien à sa population afin de faire disparaître toute trace de ces années d’horreur. Et cela à travers le monologue d’une jeune femme, victime miraculée, qui permet en sus à l’auteur d’apporter son sentiment sur la situation des femmes au sein d’une société fondée sur la tradition, où le patriarcat règne avec rudesse.

Dès la première page de son roman, Kamel Daoud met en épigraphe l’article 46 stipulant « La charte pour la paix et la réconciliation nationale », qui menace de punir d’emprisonnement « quiconque qui, par ses déclarations, écrits ou tout autre acte, utilise ou instrumentalise les blessures de la tragédie nationale, pour porter atteinte aux institutions de la République algérienne démocratique et populaire » (« Houris », page 11, Editions Gallimard). Les injonctions du gouvernement algérien sont claires. La loi du silence s’impose donc, et par là-même le déni de vérité sur tous les actes criminels ayant eu lieu durant la décennie noire. C’est une condamnation à l’oubli. Pour prendre le contre-pied de cette menace, l’auteur donne la parole à une jeune femme vivant à Oran, Aube (Fajr en arabe), qui fut égorgée le 31 décembre 1999 dans le village de Had Chekala, lors d’un massacre sanguinaire où près d’un millier de personnes (enfants, femmes, hommes) furent décimées. Aube devient la narratrice de cette histoire, à travers un monologue intérieur où elle se confie au fœtus qu’elle porte en elle.

Aube est muette. C’est un miracle qu’elle soit en vie puisque ses cordes vocales ont été tranchées par un islamiste, alors que sa sœur et ses parents ont succombé à l’horreur. Elle porte en elle la marque indélébile de l’enfer qu’elle a enduré : une cicatrice de 17 cm sur son cou, en forme de « sourire », qu’elle cache derrière un foulard. Mais elle peut respirer grâce à une canule. C’est sa mère adoptive Khadija, une avocate à l’esprit combatif, qui l’a recueilli et qui se bat depuis tant d’années auprès de la recherche médicale pour que sa fille puisse retrouver sa voix. Mais elle ignore qu’Aube est enceinte. Nous sommes en 2018. Aube tient un salon de coiffure à Oran, le Shéhérazade, où les femmes peuvent se permettre de s’occuper un peu d’elles, a l’instar d’une douce rébellion face à l’immixtion de l’imam dont la mosquée se situe de l’autre côté, et où règne un extrémisme et un conservatisme affirmés. Aube se veut une femme libre, ne portant pas le voile islamique, ne désirant pas se soumettre, et surtout ne voulant pas que ce bébé, qu’elle imagine être une fille, subisse les conséquences terribles du fait même de naître femme dans son pays, l’Algérie : « Il faut y aller doucement dans ce pays quand on est une femme. On reste des esclaves, libres depuis trop peu de temps. Tout peut se renverser, se perdre à la moindre cuisse dénudée ; une robe à fleurs trop courte décide de ta vie » (« Houris », page 57). C’est dans cette atmosphère qu’Aube décide de s’adresser à sa fille, qu’elle prénomme Houri (les Houris représentent les vierges du paradis promises par le Coran aux musulmans fidèles après leur mort), afin de lui expliquer pourquoi elle hésite à poursuivre sa grossesse. Eviter de la faire naître serait pour son enfant un bienfait : « Je t’évite de naître pour t’éviter de mourir à chaque instant » (page 66). Mais il est important pour Aube d’expliquer sa démarche à sa fille. Alors elle entreprend une sorte de pèlerinage sur cette terre d’Algérie, afin de retourner sur le lieu du carnage, là où elle désire « retrouver » sa sœur, elle aussi massacrée. C’est sa manière de relater sa terrible histoire, et de témoigner des horreurs qui ont anéanti le pays durant ces années noires de guerre civile (1992-2002). Sur sa route, elle fera un bout de chemin avec un étrange rescapé de la décennie noire qui la transporte un temps pour soliloquer tous les souvenirs infâmes qu’absolument plus personne ne veut entendre, où qu’il aille. Il paraît fou à ressasser toutes les abjections inscrites dans sa mémoire, avec à chaque fois le nombre de morts en une seule nuit, au sein d’un seul village… Les détails sont vertigineux et tournent sans arrêt dans sa tête. Plus personne ne veut entendre sa voix persistante. L’oubli est de mise dans ce pays où l’on veut occulter ce pan de l’histoire algérienne. Lui, parle tout le temps, alors qu’Aube est vouée au mutisme, de par sa cicatrice « sourire ». Mais son langage intérieur est d’une richesse telle qu’il transperce la loi du silence. Sa voix intérieure porte, et elle s’adresse à un fœtus qui est naturellement exempt de parole. Dès le départ Kamel Daoud a désiré situer le personnage d’Aube « dans une situation entre la vie et la mort. Elle porte la vie, elle est la mort » (Kamel Daoud, interview dans Transfuge). « Au fond, mon livre n’est pas une histoire de guerre, mais une histoire de résurrection : comment on arrive à avoir une deuxième vie, une vie après la mort ? Comment revenir à la vie ? Comment mon personnage Aube arrive à vivre après la mort de sa sœur, après cette horreur qui lui est arrivée à cause des islamistes ? Cette histoire de résurrection, c’est ce que je vis, comme beaucoup d’algériens. Nous autres les algériens, on arrive au monde avec un talent pour le désespoir, un désespoir politique, un désespoir économique. Un désespoir que nous compensons par une vanité, un ego extraordinaire. Oui, l’écriture de ce livre est partie d’un désespoir » (Transfuge).

« Houris » est une œuvre de résistance et d’insoumission, écrite par un esprit clairvoyant. Kamel Daoud parle dans « La grande librairie » du mythe de la guerre de la décolonisation, où « nous étions tous des héros, l’ennemi était extérieur, il était français. Là on est dans le beau rôle. Arrive alors une guerre où on n’est plus frères, c’est-à-dire une guerre où on s’entretue, où le monstre et la victime sont portés par le même corps. C’est la guerre honteuse » (Kamel Daoud). C’est cette honte qui hante le roman. Depuis 2005, il est interdit en Algérie de parler de cette guerre qui du coup n’est ni nommée, ni qualifiée. Kamel Daoud parle d’« amnésie violente qui déstabilise le réel. (…) On est dans un territoire où quelqu’un qui vole un téléphone est condamné à trois ans de prison. Et quelqu’un qui a tué 200 personnes peut se promener au soleil. C’est une atteinte au réel, c’est une atteinte à la rationalité » (La grande librairie). Car il est nécessaire de rappeler que cette décennie noire compte près de 200 000 morts. Mais l’assassinat de ces individus s’inscrit au sein d’un autre homicide : celui de la mémoire. Lorsque quelqu’un aperçoit la cicatrice d’Aube, il détourne aussitôt le regard. La jeune femme est annihilée, et doit sombrer dans l’oubli. Cette marque inscrite sur sa peau rappelle une honte que l’état algérien désire à jamais effacer. Mais la voix d’Aube nous transperce ; sa mémoire est intacte et son périple nécessaire à sa survie, ou à sa mort.

Aube est née une seconde fois à l’aube de l’an 2000. L’auteur situe le massacre de sa famille le 31 décembre 1999 à Had Chekala. Celui-ci rappelle celui survenu début janvier 1998 dans la même région, où l’on déplora près de 1000 victimes assassinées en une seule nuit. « Dans la région de Had Chekala, où plusieurs villages ont été détruits dans la nuit de dimanche à lundi, un nombre indéterminé de cadavres a été laissé sur les lieux du massacre, proie des chiens et des bêtes sauvages » (Journal Libération, 9 janvier 1998). Ce furent des mises à mort méthodiques et rythmées à une cadence inhumaine, où personne n’était épargné. Des familles entières étaient égorgées, amputées. Et cela durant la nuit, alors que les tortionnaires avaient bien pris soin de couper l’électricité. Seuls retentissaient les hurlements sinistres des victimes. Les assassins, eux, furent amnistiés. La vérité est aujourd’hui encore dissimulée, dénaturée.  

Aube, emprisonnée dans sa douleur, a besoin de cette vérité. Mais son monologue est aussi un témoignage touchant de la position des femmes en Algérie au sein de l’organisation sociale et politique. Elle veut affranchir sa fille de l’autorité patriarcale qui règne dans son pays, des servitudes qui en découlent. Elle incarne le cri inarticulé se toutes ces voix qui n’ont pas le droit de s’exprimer. C’est à la fois un acte de résistance et une démarche que l’on souhaite salvatrice.

Le peuple algérien n’a pas pu panser ses plaies. Aube a le courage d’affronter son passé, ce drame historique que même les livres d’histoire nient, pour peut-être avoir la force de continuer.

Kamel Daoud rend hommage, à travers la voix intérieure d’Aube, aux trop nombreuses victimes de la décennie noire, dont la loi asphyxie cette mémoire si nécessaire à la reconstruction. De plus, il n’hésite pas à se mettre du côté des femmes algériennes, blâmant avec force le mépris et le sexisme des islamistes radicaux envers elles. Son livre est lui aussi un cri : « Il (le livre) s’adresse aux gens qui ont fabriqué du silence, en Algérie. Vous pouvez égorger, violer, tuer, il y aura toujours quelqu’un pour dénoncer le goulag. Il y aura toujours un Soljenitsyne pour prendre la parole. Le livre s’adresse à l’occident, ceux qui voient dans l’islamisme un potentiel érotique révolutionnaire. Qui voient en eux des victimes. Non : ce sont juste des barbares » (Kamel Daoud, interview Transfuge).

« Houris » est un roman bouleversant, empreint d’une générosité et d’une tendresse pour un peuple que l’auteur aime et respecte profondément. Il livre à travers Aube un magnifique hommage aux femmes. Plonger dans les pensées de la jeune femme nous prend aux tripes, et ce partage avec sa petite Houri est absolument poignant.

 

 

« Houris », Roman écrit par Kamel Daoud, Editions Gallimard, 2024

 

 

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