L’étranger De François Ozon
François Ozon nous présente une adaptation captivante du célèbre roman d’Albert Camus, « L’étranger », écrit en 1939 et paru en 1942. Même s’il est fidèle au livre, il n’hésite pas à poser un regard contemporain sur cette histoire qui se déroule à la fin des années 30 à Alger, alors que l’Algérie est une colonie française. Et de ce fait il s’octroie quelques libertés afin de s’interroger sur le contexte historique de l’époque, et sur la vision de certains personnages, particulièrement féminins.
L’ouverture du film nous plonge au sein d’images d’archives en noir et blanc pour nous situer d’emblée le cadre historique et le lieu où le personnage central vit : l’Algérie. S’ensuivent des images, tournées en noir et blanc, où l’on découvre un homme mené à la prison d’Alger : Meursault. Le générique paraît et le titre s’inscrit en langue arabe, puis en français. Nous sommes d’ores et déjà plongés dans une vision où l’Arabe et la période coloniale ne seront pas invisibilisés.
Dans la flambante Alger de 1938, un homme d’une trentaine d’années, simple employé sans ambition, se rend à l’enterrement de sa mère. Aucune émotion ne transparaît chez cet être qui doit veiller le corps de cette mère qui finissait sa vie dans un hospice loin de la capitale. Nous découvrons alors un homme qui ne parle que si c’est absolument nécessaire, complètement détaché de tout ce qui l'entoure, d’une opacité effarante et en décalage d’une vie sociétale à laquelle apparemment il ne veut pas adhérer.
A propos de son roman, Albert Camus disait : « Je voulais dire seulement que le héros du livre est condamné parce qu’il ne joue pas le jeu. En ce sens il est étranger à la société où il vit, il erre, en marge, dans les faubourgs de la vie privée, solitaire, sensuelle » (Radio France). Meursault est un observateur : il regarde et écoute ce qui se passe autour de lui mais il reste à distance, que ce soit pour la mort de sa mère, pour les cris du chien battu du voisin, face à un Fernandel qui fait rire aux éclats tout le reste de la salle de cinéma, lorsqu’une jeune femme arabe est battue… Il pousse même cette opacité d’esprit face à la demande en mariage de sa petite amie Marie. Si elle le veut, il l’épousera, mais il ne fait pas semblant d’en être heureux. Pas de sentimentalité. François Ozon dit de lui : « Il regarde autour de lui, il voit des personnages, des acteurs. Les autres jouent leur vie. Mais pas lui, il ne joue pas. Il ne ment jamais. La vie est une scène de théâtre dont il est absent. Mais il voit la beauté du monde, sa violence aussi. Et quand il observe cette violence, il n’intervient pas. Il reste spectateur. Jusqu’à la fin, où il se révolte enfin et devient acteur de sa vie ! » (François Ozon, Radio France).
Au lendemain de l’enterrement de sa mère, Meursault croise une ancienne collègue, Marie, une très belle femme avec qui il entame une liaison. Leur idylle commence au bord de la Méditerranée, sous un soleil brûlant. Leurs deux corps sont d’une sensualité voluptueuse, François Ozon esthétisant de manière fascinante ces peaux déshabillées exposées à l’astre reluisant qui les imprègne de sa chaleur et de ses rayons lumineux. Le cinéaste érotise complètement le personnage de Meursault, ce qui procure aussi une sorte de fascination face à cet être apathique, dénué de toute émotion. Quant au paysage algérien, il est radicalement contrasté, immergé dans une intensité lumineuse éblouissante, aveuglante même.
François Ozon et son directeur de la photographie Manuel Dacosse ont décidé de tourner le film en noir et blanc, se dirigeant vers une esthétique très épurée. Le cinéaste explique : « Pour moi, l’Algérie française est une période en noir et blanc. (…) C’est une époque qui n’existe plus, qui a disparu et que je décris un peu comme une bulle du passé. Je trouvais que le soleil était plus fort en noir et blanc parce que l’on peut pousser les hautes lumières beaucoup plus fort » (France Culture). Le cinéaste et Manuel Dacosse ont donc orienté leur travail à l’image autour de l’éblouissement, des excès de luminosité de l’astre solaire. Manuel Dacosse explique lors d’une interview pour le CNC : « Avant le tournage, j’ai relu le livre de Camus et j’en ai retenu cette impression d’un soleil qui cogne continuellement. Pour retranscrire cet aspect, j’ai travaillé sur les contrastes, les hautes lumières qui claquent, les surexpositions. J’ai également joué avec les éléments. Par exemple, lors d’une prise de vue dans l’eau, le soleil combiné aux brillances de l’eau provoquait des doubles images. J’ai voulu enlever le filtre pour corriger cette erreur, mais je me suis rendu compte de la beauté de cette double réflexion et je l’ai accentuée ». Le directeur de la photo cite Meursault (extrait du chapitre 6 de « L’étranger » de Camus, dans la scène du meurtre de l’Arabe) : « J’ai secoué la sueur et le soleil. J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour ». Face à ces mots, Manuel Dacosse explique : « Nous avons essayé d’amener cet aspect à l’image avec des plans en contre-plongée au Steadicam où le soleil brille juste derrière son visage, des plongées très marquées avec un drone, et des ondulations recréant les effets de chaleur. Nous avons poussé tous les curseurs des éléments techniques afin d’être au plus près de son ressenti. Rien n’est plus difficile que de filmer un personnage qui, dans le livre, ne s’exprime qu’en dialogues internes » (CNC).
Tout ce travail sur la lumière et sur une large palette de blancs s’est inspiré de certaines références cinématographiques, comme par exemple la photographie de Janusz Kaminsky (dans entre autres « La liste de Schindler ») où les hautes lumières assaillissent l’image. Le travail de Lukasz Zal sur le film polonais « Ida » de Pawel Pawlikowski fut aussi inspirant pour ses cadres fixes et « son style très posé ». Quant à la série américaine en noir et blanc « Ripley » de Steven Zaillan, avec une photographie de Robert Elswit, elle suscite un fort intérêt pour ses images tournées en Italie du sud où sa forte connexion au soleil et à la mer, avec des lumières très dures, furent une référence véritablement intéressante. En ce sens, Manuel Dacosse utilisa de « nombreux projecteurs très durs, en direct sur les comédiens, quasiment sans diffuser » (AFC). Le soleil est une unité à part entière, qui peut même agresser et se montrer destructeur, source aussi d’aveuglement.
François Ozon s’est d’abord plongé dans des recherches historiques afin de contextualiser l’histoire qu’il désirait adapter. D’où la nécessité pour lui de débuter son film par des images d’archives, désirant signifier le regard des français sur les colonies, et donc sur l’Algérie de cette époque située à la fin des années 30. Pour le cinéaste, il était absolument insensé d’ignorer tout ce qui s’est déroulé entre la France et l’Algérie depuis 1942. Notre vision est aujourd’hui évidemment totalement différente de celle d’avant. D’ailleurs, le roman de Kamel Daoud, « Meursault, contre-enquête » (2013) fut d’une richesse incroyable, procurant au peuple algérien une voix et un point de vue arabe que le roman de Camus n’abordait absolument pas. François Ozon a désiré poser un regard d’aujourd’hui, en visibilisant l’arrière-plan colonial. Il dit dans son interview pour « Trois couleurs » : « Le livre de Camus décrit simplement une réalité du point de vue colonial. Et la réflexion de Camus est intrinsèque à ce contexte historique, qu’il fallait définir. En revanche, à l’heure où le colonialisme est documenté, il était primordial de donner une voix aux personnages arabes. La sœur de la victime est présente dans le livre, sans être nommée, ni développée. Elle s’appelle Djemila dans le film et elle porte un regard et une conscience arabes qui annoncent les tensions à venir entre la France et l’Algérie ». Donner un prénom à cette jeune femme, ainsi qu’un nom à l’Arabe assassiné, inscrit sur sa tombe où Djemila vient se recueillir lors de la dernière scène qui clôt le film, était humainement nécessaire. Visibiliser ces personnages permet d’apporter une considération à des êtres dont la parole, et même l’aspect humain, étaient totalement ignorés dans cette Algérie où « deux mondes vivaient côte à côte sans se voir, de manière différente. Ils ne se mélangeaient ni dans la rue, ni sur la plage. Et ils n’avaient évidemment pas le même statut » (François Ozon, Radio France). La pesanteur de la ségrégation apparaît tout au long du film, avec par exemple ce panneau « Interdit aux indigènes » accroché à l’entrée du cinéma où Meursault et Marie se rendent, ou encore au moment où Meursault observe de sa fenêtre un passant algérien se faisant chasser alors qu’il passait sur une terrasse de café. De plus, signalons que Meursault, lorsqu’il se retrouve enfermé en prison, est l’unique blanc de la geôle parmi tant d’arabes détenus. Quant à l’amitié de Meursault avec son voisin Raymond Sintès, elle est édifiante. Ce dernier est un proxénète notoire, dont la brutalité est inouïe envers la jeune femme qu’il exploite et qu’il bat avec une indifférence accablante. Mais rien ne vient entraver ses actes. L’arrière-plan colonial traverse ainsi le film, ainsi qu’un désir de visibilisation de l’Arabe et de sa famille. Il donne de surcroît une épaisseur à l’autre personnage féminin : Marie. Sa présence est ardente, passionnelle, charnelle, face à l’indifférence de l’insondable Meursault. L’insensibilité de cet être sensuel interroge Marie autant qu’elle l’attire.
François Ozon n’utilise la voix-off qu’à deux reprises dans le film, esquivant ainsi l’emploi de paroles redondantes, préférant mettre en images des séquences avec peu de dialogues, une majorité de plans fixes, instaurant une mise en scène où la vacuité et le silence dominent sous un soleil brûlant, rappelant la nature de cet être indolent, étranger à la société et au monde. Le cinéaste ne nous fait pas entendre « Aujourd’hui, maman est morte… ». Les deux seuls moments où la voix-off intervient sont lorsque Meursault tue l’Arabe, et lorsqu’il est détenu à la fin du film.
Le tournage se déroulera sur 33 jours au Maroc, à Tanger, l’équipe n’ayant pas pu filmer à Alger. Il n’y a que deux journées qui furent tournées en France. Le tour de force du cinéaste est d’avoir pu nous procurer une œuvre cinématographique en éclipsant le piège d’y mêler constamment la voix intérieure du personnage. Quant à la photographie, elle est exceptionnelle. Elle nous permet de replonger dans cette ville méditerranéenne d’antan, même s’il n’a pas pu travailler dans la capitale algérienne. François Ozon explique : « Le noir et blanc nous a permis de faire pas mal d’effets spéciaux pour retrouver vraiment la baie d’Alger, de retrouver certaines architectures qu’on ne trouvait pas forcément à Tanger. Et ce qui était important aussi, c’était la lumière. La lumière de la Méditerranée à Tanger ou à Alger est la même » (Allociné).
Lorsqu’il parle du roman camusien à France Culture, le cinéaste explique : « C’est le personnage de Meursault qui m’a accroché, plus que la philosophie de l’absurde de Camus. C’est l’anti-héros total (…). C’est un personnage opaque, mystérieux… On ne sait pas, il n’y a pas de psychologie, il n’y a pas de passé, il n’y a pas de présent, il n’y a pas de raison. Par conséquent, je voulais savoir si l’on pouvait cinématographiquement s’attacher à ce personnage sans le comprendre et sans qu’il soit sympathique ». Le challenge était effectivement bien complexe. Mais il est profondément intéressant d’observer un être qu’on ne perçoit jamais attristé, jamais joyeux, niant les normes sociales et les sentiments, et plutôt dans un immobilisme que rien n’arrive à entraver, alors qu’il est filmé avec une sensualité et un érotisme que François Ozon exacerbe intensément. Quant aux personnages féminins, il leur permet d’être, d’exister, de prendre une place qui ne leur était pas accordée de prime abord. Tout comme il tient à mettre en exergue l’invisibilisation des arabes dans l’Algérie française de cette époque révolue. Il redonne une présence à l’Arabe, à sa sœur, et n’hésite pas à finir son film sur la sépulture de ce jeune homme assassiné, suivi d’un générique de fin où retentit la chanson de Cure : « Killing an Arab ».
Réalisation : François Ozon / Adaptation : François Ozon / Scénario : François Ozon, en collaboration avec Philippe Piazzo / Direction de la photographie : Manuel Dacosse / Son : Emmanuelle Villard / Montage : Clément Selitzki / Avec : Benjamin Voisin (Meursault), Rebecca Marder (Marie), Pierre Lottin (Raymond Sintès), Denis Lavant (Salamano), Swann Arlaud (Aûmonier prison), Christophe Malavoy (Le juge), Hajar Bouzaouit (Djemila), Abderrahmane Dehkani (Moussa), Nicolas Vaude (L’avocat général), Jean-Charles Clichet (L’avocat), Mireille Perrier (Catherine Meursault) / Production : FOZ / Distribution : Gaumont Distribution / 29 octobre 2025