Tori et Lokita De Jean-Pierre et Luc Dardenne

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La fraternité est au cœur du dernier film des frères Dardenne. Le sentiment profond de ce lien immuable habite cet opus et cimente les relations entre les deux jeunes personnages, Tori et Lokita, qui sont appelés en Belgique des « MENA » : mineurs étrangers non accompagnés. Le sujet de ce film, les frères Dardenne en ont eu l’idée il y a une dizaine d’années. C’est en lisant la presse qu’ils se sont de nouveau interrogés sur cette question, découvrant que de troublantes disparitions de jeunes exilés venus seuls sur le territoire belge avaient eu lieu.

Nous découvrons ainsi l’existence de Tori, un garçon de 12 ans venu du Bénin qui a quitté son pays car sa famille pensait qu’il était un enfant sorcier, ce qui le mettait en danger de mort. Il est hébergé dans un centre pour mineurs. Lokita, elle, est une jeune fille camerounaise de 17 ans. Elle est sans papiers. Si on ne les luit accorde pas, elle sera renvoyée dans son pays d’origine. Le lien qui les unit, c’est l’amitié. Ils se sont rencontrés sur un de ces bateaux en route pour l’exil, dans l’espoir de pouvoir enfin Vivre, comme tout être humain en a le droit. Ces deux solitudes vont se rencontrer et ne plus se quitter. Ils vont même tenter de se faire passer pour frère et sœur auprès des services sociaux pour permettre à Lokita de rester en Belgique auprès de Tori. Les frères Dardenne  désiraient absolument aborder ce sujet terrible des MENA sous l’angle de l’amitié. Ce fut leur moteur. La solitude est ce qui anéantit le plus les mineurs isolés dans un pays où ils se sentent perdus. C’est donc l’union de ces deux êtres qui leur permet de survivre dans nos sociétés qui ne les voient pas, qui ne les reconnaissent pas. Ce sont des invisibles qui vont subir toutes les manigances malsaines des esclavagistes contemporains (le restaurateur et son trafic de drogue, les dealers, les passeurs, les abus sexuels qui en découlent…). L’injustice y est impitoyable. Les dérives de nos sociétés aussi. Alors l’amitié est le seul remède à leurs souffrances. L’entraide, la fraternité, la création d’une nouvelle famille. Voilà ce qui les unit. Le regard des frères Dardenne sur notre monde occidental est glacial. La situation de ces mineurs est au bord du gouffre. La fragilité et l’insécurité règnent. Les cinéastes veulent dénoncer cette attitude qui peut conduire à la mort.

Dès le premier plan du film, la caméra enserre Lokita comme si déjà elle ne pouvait échapper à sa destinée. L’élaboration de la mise en scène sur le personnage de la jeune fille est axée sur l’enfermement. Et cela dès son interrogatoire aux services sociaux. Il en est de même dans la cuisine claquemurée du restaurateur située au sous-sol. L’apogée de cette claustration se déroulera dans la serre de plantation de cannabis.

Les frères Dardenne ne laissent donc que peu d’issues à ces jeunes exilés. De surcroît ils utilisent beaucoup la longue focale afin de sonder avec force les deux enfants en cadrage serré, tout en dépouillant l’image de ce qui se passe autour pour mettre en exergue l’indifférence des personnes qui croisent leur chemin sans même les remarquer. L’usage de l’ellipse est aussi récurrent dans le film, ce qui renforce intensément la puissance du hors-champ lors de scènes insoutenables, comme celles des violences sexuelles sur Lokita. La manière de filmer l’exécution de la jeune fille est de même basée sur le retrait. A propos de sa mort Jean-Pierre Dardenne explique : « On s’est toujours dit qu’il ne fallait pas la surdramatiser, mais l’enregistrer. La caméra est en retrait, le corps est légèrement camouflé par les feuilles ; on ne s’attarde pas, mais on reste un peu figé, comme pour dire au revoir. C’est notre idée : moins ce qu’on filme est accessible et plus il y a intensité. » (Trois couleurs)

Quant à la serre elle est la représentation de l’ «ogre » dans tout son aspect de gigantisme monstrueux, qui se nourrit de chair humaine, en l’occurrence ici de Lokita. Cet endroit souterrain est quasi-organique. Les cinéastes ont voulu un décor de l’ordre du « vivant », aux voies respiratoires qui absorbent l’air dans la cage thoracique, a l’instar d’un monstre ou d’une baleine, comme ils l’expliquent eux-mêmes. Le son des ventilateurs et des souffleries représente l’aspiration de la bête. Tout cela se rapporte sciemment aux contes de fées. D’ailleurs la bravoure du chevalier servant revient au jeune Tori, figure héroïque qui n’a pour but que de retrouver sa sœur de cœur Lokita, pour ne plus la quitter. Il évolue dans des décors insolites dans le but de délivrer celle qui est enfermée dans son cachot, prisonnière d’une plantation de cannabis souterraine. Mais ce qui peut paraître à ce moment-là romanesque n’est qu’effroi car la réalité des évènements, les abus et les menaces, sont prégnants, comme un compte à rebours avant une issue fatale tant redoutée.

« La simplicité c’est un peu notre obsession », affirme Jean-Pierre Dardenne (RFI) « Dès le départ, nous essayons d’être le plus simple possible. On avait deux personnages, Tori et Lokita. On les a toujours vu ensemble. Le fait de les séparer, c’était pour montrer comment ils ne pouvaient pas se passer l’un de l’autre. » (…) « Comment cette histoire d’amitié leur permet-elle d’échapper aux pièges qui leur sont tendus ? Comment peuvent-ils s’en sortir ? Comment peuvent-ils vivre, parce que ces enfants aiment la vie. » Voilà. Cette histoire est celle de deux enfants que nous suivons sur peu de lieux. Nous sommes inlassablement pris par le cinéma dardennien pour trois raisons fondamentales, que nous retrouvons une fois de plus dans cet opus : le combat humaniste, la question sociale et le refus d’une surcharge formelle. Dès leur jeunesse et l’achat de leur première caméra, les deux frères se sont posés dans les cités ouvrières pour interroger les habitants sur une question qui leur est encore essentielle : « Est-ce que, un jour dans votre vie, vous vous êtes battus contre une injustice ? » (Trois couleurs) Ces courts documentaires ont fortement occupé leur esprit au point de vouloir s’attaquer aux films de fiction, car ils désiraient créer et développer leurs idées propres afin d’approfondir l’intériorité des personnages. Et d’échanger sur leurs pensées, leur lutte, leur manière de se confronter aux choses. Car les frères Dardenne croient au pouvoir de retentissement d’un film, en ce sens où une histoire de fiction peut avoir des répercussions positives, peut participer à l’évolution des mentalités, même de manière infime. Ils ont d’ailleurs eu cette fierté d’influencer leur ministre de l’Emploi et du Travail avec la loi Rosetta, qui porte le nom du titre de leur film. Ces deux citoyens n’aiment pas les idées préconçues. Alors ils aiment à les combattre en abordant des sujets fondamentaux pour eux. Afin que chacun d’entre nous, d’où qu’il vienne, soit un individu jouissant des fondements d’un état de droit. Tori et Lokita sont pourtant des victimes, dédaignées et abusées. Quelle valeur donne-t-on à leur vie ? Seule leur amitié fait force. Leur survie en dépend. Luc et Jean-Pierre Dardenne portent une fois de plus un regard sur des visages que l’on ignore, en marge de notre discernement. Ce sont deux jeunes acteurs non-professionnels qui portent le film : Pablo Schils et Joely Mbundu. Le jeune garçon d’une douzaine d’années refusait, sur le tournage, de toucher une fille et donc Lokita, craignant d’altérer son image sur les réseaux sociaux et dans son entourage. Les cinéastes ne l’avaient pas prévu, pensant que les deux jeunes se serreraient l’un contre l’autre pour s’épauler. Alors les checks furent acceptés pour remédier à cette situation inconnue pour eux.

Les deux comédiens ont pu répéter durant cinq semaines, justement pour se mettre à nu afin que leurs personnages amorcent leur existence. Et c’est Benoît Dervaux qui, une fois de plus, est le cadreur et le directeur de la photographie de ce film. Les frères lui font confiance depuis bien longtemps, depuis « La promesse ». Les documentaires de benoît Dervaux étaient produits par « Les films du fleuve », donc par les Dardenne. C’est ce qui les avait poussés à lui faire confiance pour faire le cadre dans « La promesse », alors qu’il n’avait aucune expérience dans la fiction. Dans « Trois couleurs » Luc Dardenne explique à propos de Tori et Lokita : « Notre cameraman se tient sur des cubes ou s’assied sur le genou du machiniste qui le tient avec une ceinture. Il n’y a pas de machine en jeu. C’est un système organique, et donc assez fragile. On s’interdit le steadicam car cela induirait trop de fluidité. Il faut que notre caméra souffre un peu, que les choses lui résistent. » Et pour se plonger encore plus dans l’épure, les cinéastes ont décidé de réaliser un film très court pour cet opus. Après que la monteuse ait élaboré un ours d’une durée de 112 minutes, le film fut ramené à 90 minutes, puis à 85 minutes. »

Une réelle présence est donnée à un chant sicilien, « Alla fiera dell’est », chanson de l’exil dont l’origine est juive, qui soude et relie Tori et Lokita. Les juifs l’entonnaient lors de l’inquisition en Espagne pour crier qu’Israël survivrait. Ce chant identitaire représente donc un chant d’espoir que nos deux héros de la vie chantent dans le restaurant, et qui se substitue aussi à la sonnerie de leurs portables. Leurs espérances seront vaines. Les mots de Tori en l’hommage de sa « sœur » Lokita seront simples et forts, d’une rationnalité implacable. Nous sortirons meurtris, bouleversés.

Les frères Dardenne dédient ce film à Stéphane Ravacley, boulanger bisontin qui n’a pas hésité à faire une grève de la faim pour permettre à son apprenti guinéen, qui était menacé d’expulsion, d’obtenir le droit de rester sur le territoire français. Le jeune homme fut régularisé grâce à la lutte de ce seul homme.

 

 

 

Réalisation : Jean-Pierre et Luc Dardenne / Scénaristes : Jean-Pierre et Luc Dardenne / Directeur de la photographie : Benoît Dervaux (SBC) / Cheffe monteuse image : Marie-hélène Dozo / Ingénieur son : Jean-Pierre Duret / Directeur de production : Philippe Toussaint / Sociétés de production : Archipel 35, Les films du fleuve, Savage films / Distribution : Diaphana Distribution / Date de sortie 05/10/2022

Avec Pablo Schils (Tori), Joely Mbundu (Lokita), Alban Ukaj (Betim), Tijmen Govaerts (Luckas), Charlotte De Bruyne (Margot), Nadège Ouedraogo (Justine), Marc Zinga (Firmin)

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