Dalva De Jim Harrison
« Dalva » retrace le portrait d’une femme libre, évoluant dans les grands espaces américains, et dont l’histoire familiale est liée au peuple Sioux, auquel le romancier Jim Harrison rend un hommage saisissant. La structure narrative voyage de la fin du 19ème siècle jusqu’au milieu des années 80, moment où l’héroïne Dalva a 45 ans.
C’est en Californie, et plus précisément à Santa Monica, que nous découvrons cette femme qui a dépassé la quarantaine et qui partage un moment avec son amant Michael, universitaire spécialisé dans l’histoire amérindienne. Dalva va alors nous plonger au sein de son histoire personnelle et, par ricochet, dans celle de ses proches. Le passé remonte à la surface et les tourments de l’histoire américaine ressurgissent par à-coups au gré du récit familial. La parole de Dalva est essentielle. Cette femme est indépendante, libre, rythme son mouvement à travers ses désirs. Elle a des amants, quelques amis proches, adore chevaucher les immenses espaces naturels, camper à la belle étoile pour admirer la Voie lactée, se mettre nue en pleine nature… Les éléments l’accompagnent et la font vibrer. Elle vient de prendre la décision de retourner vivre au ranch familial dans le Nebraska, sur cette terre qui l’a vu grandir. Et naturellement le souvenir de son grand amour Duane Cheval de Pierre l’envahit, ainsi que le désir d’un jour retrouver leur enfant qu’elle dut abandonner à la naissance alors qu’elle n’avait que 15 ans. Duane est au centre de sa vie, même si elle ne partagea que peu de temps à ses côtés. Il arrive au ranch dans sa jeunesse, dans les années 50, pour être vacher. C’est le grand-père de Dalva qui l’a engagé. Les deux jeunes gens fougueux se rapprochent rapidement. Le jeune homme est à moitié Sioux. Il est sauvage, parle peu, aime galoper à cheval tout comme Dalva. La nature est son antre. Le grand-père de Dalva, John Wesley, qui est la colonne vertébrale de la famille, a lui aussi du sang Sioux. Dalva possède ainsi un huitième de sang indien. Un amour puissant unit ces deux tempéraments impétueux, interrompu physiquement par le départ inexpliqué de Duane, mais généré par le grand-père qui porte en lui un secret de famille concernant le jeune homme. Ni l’un ni l’autre ne vivront une union aussi intense. L’amour d’une vie. Dalva nous fait partager ces courts instants partagés, ainsi que l’unique fois où ils se recroiseront, bien des années plus tard. En parallèle, nous découvrons la destinée du père, du grand-père et de l’arrière-grand-père de cette femme forte. La cause indienne est aussi au centre de ce roman, par l’entremise du journal de John Wesley Northridge qui a narré à la fin du 19ème siècle ce qu’il vécut auprès des Sioux. Cet homme, botaniste et horticulteur, fut chargé en tant que missionnaire agricole d’accompagner ce peuple que le gouvernement américain fit déplacer pour les installer sur des terres difficilement cultivables, alors que leur mode de vie était nomade, chassant ça et là au gré de leurs déplacements. Cet arrière-grand-père, qui fut d’ailleurs marié à une indienne, Petit oiseau, passa près d’un quart de siècle à épouser la cause de ces autochtones que l’Etat spoliait et éliminait. Jim Harrison fait même assister son personnage au terrible massacre de Wounded Knee, qui eut lieu en décembre 1890 dans le Dakota du sud, et où près de 300 natifs américains du clan Lakota furent tués.
Dalva va permettre à Michael, son amant historien, de lire les carnets de Northridge, ce qui d’ailleurs permettra à ce chercheur de prendre de l’importance au sein de son université. La guerre, ou plutôt les guerres, font partie de la destinée de cette famille, et apparaissent comme une hérédité négative, voire traumatisante, pour cette lignée d’hommes qui n’ont pas été épargnés. L’arrière-grand-père a connu les guerres indiennes, le grand-père est sorti vivant du supplice des tranchées de la Grande Guerre, le père fut pilote durant la Seconde Guerre Mondiale mais ne sortit pas de l’enfer de la Corée, et Duane revint fracassé de la Guerre du Viêtnam.
Dalva, tout au long de ces décennies, reste une femme éternellement battante, indocile, souveraine de sa propre vie. Les éléments et la nature sont son oxygène, et son retour sur la terre familiale la font se sentir apaisée. L’amour des chevaux, des chiens. Arpenter les routes, s’arrêter au bord des rivières, s’y baigner, admirer les canyons, les grandes prairies… Cette femme parcourt les grands espaces jouissant d’une errance vivifiante. Jim Harrison raconte : « Je suis allé me perdre dans le Nebraska une bonne dizaine de fois, surtout dans les Sand Hills, qui sont à mes yeux l’endroit le plus beau de la terre. Les guerres indiennes ont pris fin ici, au nord du Nebraska, près de la frontière avec le Dakota, à Wounded Knee, en 1890. J’ai écrit des milliers de notes sur l’extermination des Sioux et des bisons, sur leur histoire. Puis j’ai rangé mes carnets de notes dans des boîtes. Mais quand je me suis mis à écrire le roman, bizarrement, je ne les ai pas regardés une seule fois. Tout était là, dans ma tête. Je n’avais qu’à suivre la piste de mon rêve pour inventer la vie de Dalva, de son grand-père, de son arrière-grand-père » (Jim Harrison, préface « Dalva »). L’immensité des espaces américains, la beauté de la nature, l’anéantissement de peuples autochtones, la tragédie des guerres destructrices, l’hérédité et la destruction, la conquête de la liberté des femmes… Dalva nous plonge dans ses expériences de vie, à travers l’ouest américain, au gré d’une terre qui ne cesse de la nourrir, de la rendre vivante, vibrante, en se souvenant de l’histoire familiale, et en espérant retrouver ce fils qui lui a été arraché il y a 30 ans, fruit de son amour avec Duane.
Avant d’écrire « Dalva », Jim Harrison était qualifié d’écrivain qui créait des personnages masculins au comportement de macho, exhibant une virilité exacerbée. Dalva fut pour lui salvatrice. Pour la première fois, il décide de se mettre à la place d’une femme, qui serait son alter ego féminin. Il confie : « Ma capacité à écrire en tant que femme m’a sauvé de la mort par excès de drogues et d’alcool, car dans notre culture la virilité peut vous acculer dans un recoin où la seule chose qui reste à faire consiste à bouffer des animaux tués sur la route et à mordre la lune » (Jim Harrison, « Métamorphoses »). Les conventions volent en éclat pour en extraire un côté féminin mettant en exergue la capacité d’une femme d’être décisionnaire dans sa vie, libre de ses actes et de ses désirs. Le portrait que l’auteur dresse, d’une femme forte qui provoque sa destinée, représente un véritable virage dans l’écriture de Jim Harrison. D’autres voix de femmes s’ensuivront.
« Dalva » est une magnifique balade au sein de l’ouest américain, de la fin du 19ème siècle aux années 80. Son héroïne, qui se meut au gré de ses envies, nous immisce dans ses souvenirs, et dans ceux de ses aïeux, pour en extraire des expériences de vie passées, avec ses hauts et ses bas, tout en décidant d’aller s’installer sur la terre qui l’a vu grandir et dont elle s’était éloignée.
« Dalva » de Jim Harrison, 1987, traduction française en 1989, Christian Bourgois Editeur, 10/18
Réédition in « Métamorphoses, romans, novellas », 2025, Edition Quarto Gallimard