HAMNET De Chloé Zhao

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Chloé Zhao nous propose son nouvel opus, « Hamnet », adapté du roman éponyme écrit par Maggie O’Farrell. Cette histoire est le fruit de l’imagination de l’auteure, qui propose de fictivement raconter l’union de Will et Agnes, personnages nés du couple réel William Shakespeare & Anne Hathaway. La cinéaste filme avant tout un grand amour, puis la blessure cruelle de la mort d’un jeune fils, avant de nous conter le pouvoir cathartique du théâtre à travers la création de la célèbre pièce « Hamlet ».

« Hamnet » se passe en Angleterre à la fin du 16ème siècle. La scène d’ouverture est puissamment envoûtante, organique, sibylline. Nous découvrons en pleine forêt une femme en position fœtale, vêtue de rouge, endormie au sein des racines gigantesques d’un arbre. La puissance de la nuance rouge sur le vert de cette nature exceptionnelle est absolument ensorcelante et d’une beauté esthétique que la photographie de Lukasz Zal magnifie. Cette forêt est l’antre d’Agnes (Jessie Buckley), jeune femme libre, impulsive, farouche, fusionnelle avec la nature, qui fuit toute norme sociale. Terrienne aux croyances ésotériques, elle écoute et embrasse cette nature, instinctivement mystique, ce qui provoque la méfiance des habitants de Stratford-Upon-Avon, village situé au cœur de la campagne où naquit le dramaturge élisabéthain William Shakespeare.

Dans le village, un jeune précepteur, Will (Paul Mescal), qui habite au sein d’une famille dont le père castrateur est violent, doit gagner sa vie en enseignant le latin. C’est alors qu’il croise, sur sa route, la belle Agnes qui le subjugue aussitôt. L’attraction est mutuelle et très rapidement les deux tourtereaux se marient, malgré la désapprobation des proches. Le couple amoureux vit passionnément et simplement au sein de cette nature si chère à Agnes. Trois enfants naîtront : Susanna, puis les jumeaux Judith et Hamnet. Dès le début du film, un carton stipule que les prénoms Hamnet et Hamlet sont « le même prénom, parfaitement interchangeables dans les registres de Stratford ».

Mais Will aspire à un ailleurs, rêvant d’écriture, de création. Il désire s’exprimer à travers le théâtre et convainc Agnes de le laisser partir pour Londres, seul, pour se faire connaître artistiquement, avec pour projet lointain qu’un jour sa famille le rejoigne. Sa femme comprend sa quête et accepte de s’occuper de tout à la maison, attendant les retours parsemés de Will qui revient lorsqu’il le peut. Une tragédie s’immisce alors dans leur vie : leur fille Judith tombe malade. Agnes, lors de sa naissance, avait déjà cru la perdre mais elle avait survécu. Cette fois-ci, l’issue semble fatale, mais Hamnet, son jumeau, est bouleversé par la peur de sa sœur, et dupe la mort en prenant la place de Judith. Il passe de vie à trépas, à l’âge de onze ans, alors que Will est absent. La douleur est incommensurable. Et le couple chancelle, perd son équilibre. Chacun vit la mort d’Hamnet de manière différente. D’ailleurs Will repart rapidement à Londres. Ils traversent tous deux le deuil de leur fils séparément, chacun plongeant dans sa solitude souffrante. Et c’est de cette immense peine que va éclore le souffle créateur et cathartique de la célèbre pièce « Hamlet ».

Nous savons très peu de choses sur le dramaturge William Shakespeare, hormis qu’il vécut avec Anne Hathaway et qu’ils eurent trois enfants, dont le seul garçon décéda à l’âge de onze ans de la peste. Chloé Zhao s’appuie donc sur ces quelques faits familiaux pour imaginer l’histoire d’une femme forte et courageuse face aux épreuves de la vie, car c’est à partir du point de vue d’Agnes que la narration évolue. En ce qui concerne Will, la cinéaste explique : « Je le regarde juste comme un être humain. Je n’ai vraiment pas du tout ressenti le poids de Shakespeare » (creativescreenwriting). Le personnage de Will s’édifie à travers le verbe, le travail de la création. A travers l’art. Tandis qu’Agnes puise son essence au sein même de la nature. La forêt représente originellement la vie et la mort, où toutes les ascendantes d’Agnes sont nées et se sont éteintes. Elle symbolise le cycle de la vie. Agnes donne d’ailleurs naissance à sa fille aînée par terre, au sein même des racines de cette forêt. Lukasz Zal indique : « Nous (avec Chloé Zhao) avons beaucoup parlé de questions existentielles et philosophiques sur la nature et le cycle de la vie : les choses qui naissent et meurent, la féminité et la masculinité, l’amour et le pouvoir de guérison de l’art » (Filmmakermagazine). Ce qui corrobore la pensée de la cinéaste qui explique : « Il s’agit d’alchimiser les expériences humaines d’un extrême à l’autre, et d’atteindre un lieu d’unité. Tous les êtres vivants doivent mourir, passant par la nature jusqu’à l’éternité – et dans ce cas par l’art » (Fred Film Radio). Chloé Zhao confie d’ailleurs sa propre vision de l’art à travers son expérience personnelle : « J’ai vécu à travers le pouvoir alchimique de la créativité. Il guérit ma psyché, il me sort du chagrin et de la perte profonde, donne un sens à ma douleur, et il m’a fait grandir spirituellement » (Fred Film Radio). La séquence finale du film suit Agnes qui découvre à Londres, sur la scène du Globe Theatre, la pièce que son époux a écrite. Entourée d’une foule subjuguée, nous scrutons dans son regard comment la création artistique transcende une affliction très personnelle en une communion que le public partage. Le pouvoir de l’art. Les émotions de Will surgissent à travers la création artistique, lui qui n’était pas apte à extérioriser ses sentiments. Et pour la première fois depuis la mort d’Hamnet, Agnes reçoit cette connexion avec son mari. Elle ne savait finalement pas grand-chose de la manière dont vivait son époux à Londres. Nous ne connaissons d’ailleurs presque rien de la progression artistique et théâtrale de Will jusqu’à cette représentation. La cinéaste l’a laissé hors-champ tandis que nous suivions la vie de la famille à Stratford, axée sur Agnes.

Le merveilleux, le surnaturel, jonchent l’atmosphère d’«Hamnet ». La fantasmagorie, à travers les prémonitions d’Agnes, le transfert irrationnel de la maladie, le fantôme du jeune garçon… irradient le film à travers la sensibilité et l’émotivité de Chloé Zhao. Quant à la mort, elle se révèle symboliquement par l’entremise du faucon, du gouffre sombre et impénétrable au sein de la forêt, des débordements d’eau qui inondent le village, de l’accouchement angoissant des jumeaux… Un véritable langage visuel nous ramène aux cycles de la vie et de la mort. Chloé Zhao a choisi le directeur de la photographie Lukasz Zal, faiseur d’images et de lumière de « The zone of interest » de Jonathan Glazer, ou encore d’ « Ida » et « Cold war » de Pawel Pawlikowski.

Dans « Screendaily », Lukasz Zal explique : « Nous voulions construire ce film à partir de tableaux, de fragments de réalité, comme une mosaïque ». De plus il confie comment il a pensé à l’utilisation de différentes caméras : « Une caméra est plongée dans le moment présent – quand ils se regardent, tombent amoureux, se disputent. Pour ces scènes, nous sommes restés proches, intimes. Ensuite il y a une caméra omnisciente, presque comme une vidéosurveillance dans le coin d’une pièce. Le point de vue de Dieu – ou peut-être la mort. Une caméra fantôme, à la dérive et observant, scannant la scène sans jugement. Ensuite il y a la caméra qui sait tout, connaît la fin. Et aussi une caméra de tableaux qui crée une mosaïque d’images fixes. (…) Vous sentez, tout au long de l’histoire, la présence de la mort. Vous sentez que les choses qui sont données peuvent être enlevées. Tout est un cycle, les choses naissent et meurent » (filmmakermagazine).

La quasi-totalité des décors a été entièrement construite, que ce soient le Globe theatre, la maison Henley, où le couple va s’installer, la chambre mansardée… Après de nombreux repérages extérieurs, la création des décors a pris forme, à l’aide d’un programme en 3D permettant d’expérimenter différentes positions de caméra. De plus, des maquettes ont été réalisées afin de répéter certaines scènes et de vérifier que l’édification du décor correspondrait à ce que Chloé Zhao attendait.

Le costumier Malgosia Turlanska s’est inspiré de l’œuvre du peintre flamand Sebastiaen Vrancx (1573 - 1647) pour créer de nombreux vêtements afin d’habiller les comédiens. Et il a opté pour des textures et des nuances de couleur s’adaptant à la personnalité des personnages. Par exemple, au début du film, le vêtement d’Agnes est un tissu fait d’écorce pour signifier sa symbiose avec la terre, la forêt. Elle est de plus vêtue de rouge, ce qui rappelle les fruits et baies cueillies dans la nature, utilisés comme nourriture, mais aussi comme remède ou colorant. De son côté, les vestes de Will sont teintées d’une nuance de gris rappelant l’encre à base de fer que le dramaturge Shakespeare pouvait utiliser. Nous percevons de surcroît un contraste entre l’atmosphère éclatante et naturelle de l’univers d’Agnes et l’ambiance plus intériorisée de Will. Quant à la lumière, elle est la plus naturelle possible. Le directeur de la photographie a utilisé de vraies bougies pour éclairer certaines scènes, en rajoutant très peu de lumière de champ, afin de créer une lumière tout en finesse et élégance. Certains clairs-obscurs nous rappellent les toiles d’un Rembrandt ou encore celles d’un Caravage.

 

« Hamnet » est une œuvre sur le deuil déchirant d’un enfant mais aussi sur le pouvoir cathartique de l’art. La souffrance et le désespoir vont se muer en création à travers une œuvre théâtrale spirituelle et rédemptionnelle. Les confidences de Chloé Zhao révèlent la pensée intime qui imprègne le film : « L’impermanence de la vie est presque insoutenable, explique-t-elle. Nous essayons souvent de l’oublier. Mais c’est précisément contre cet oubli que l’art existe » (Vogue).

 

 

Réalisation : Chloé Zhao / Scénario : Chloé Zhao, Maggie O’Farrell / Basé sur le roman de Maggie O’Farrell / Direction de la photographie : Lukasz Zal / Montage : Affonso Gonçalves, Chloé Zhao / Décoration : Fiona Crombie / Costumes : Malgosia Turzanska / Compositeur : Max Richter / Casting : Jessie Buckley (Agnes), Paul Mescal (Will), Emily Watson (Mary), Joe Alwyn (Bartholomew), Jacobi Jupe (Hamnet), Bodhi Rae Breathnach (Susanna), Olivia Lynes (Judith), Noah Jupe (Hamlet), David Wilmot (John) / Production : Neal StreetProductions, Amblin Partners, Hera Pictures / Distribution : Universal Pictures International France, Focus Features / Sortie France : 21 janvier 2026

 

 

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