Le cri des gardes De Claire Denis
« Le cri des gardes » est l’adaptation cinématographique de la pièce de théâtre de Bernard-Marie Koltès « Combat de nègre et de chiens », publiée en 1979 et jouée au Théâtre des Amandiers en 1983 dans une mise en scène de Patrice Chéreau. Avant la mort du dramaturge, disparu à 41 ans du sida, celui-ci avait demandé à la cinéaste Claire Denis d’adapter sa pièce au cinéma. Ce vœu est enfin exaucé, 45 ans plus tard, avec dans le rôle d’Alboury un ami très proche de Koltès, Isaach de Bankolé.
Claire Denis a titré son film « Le cri des gardes » en référence à ce que Koltès expliquait en 1983 dans un entretien avec la revue Europe : « J’avais été pendant un mois en Afrique sur un chantier de travaux publics, voir des amis. Imaginez, en pleine brousse, une petite cité de 5, 6 maisons, entourée de barbelés, avec des miradors ; et, à l’intérieur, une dizaine de blancs qui vivent, plus ou moins terrorisés par l’extérieur, avec des gardiens noirs, armés, tout autour. C’était peu de temps après la guerre du Biafra, et des bandes de pillards sillonnaient la région. Les gardes, la nuit, pour ne pas s’endormir, s’appelaient avec des bruits très bizarres qu’ils faisaient avec la gorge… Et ça tournait tout le temps. C’est ça qui m’avait décidé à écrire cette pièce, le cri des gardes. Et à l’intérieur de ce cercle se déroulaient des drames petits-bourgeois comme il pourrait s’en dérouler dans le 16ème arrondissement… » (B.M. Koltès, revue Europe, 1983, cité in Les éditions de minuit). C’est donc ce chantier au Nigéria qui est à la source de cette histoire.
La cinéaste a passé une longue partie de son enfance en Afrique. Elle y a tourné plus tard plusieurs films (« Chocolat », « Beau travail », « White material »). Cette Afrique de l’ouest lui est donc bien familière et chère à son cœur. Elle indique d’ailleurs que ces immenses chantiers industriels sont encore aujourd’hui présents en Afrique.
L’ouverture du film se déroule sous un soleil de plomb. Une femme noire, toute vêtue de noir, se dirige seule vers un endroit où elle va déposer des palmes. Ce lieu est chargé de souffrance, de deuil. Cette femme est la mère de Nouofia (prénom signifiant « conçu dans le désert »), mort il y a quelques heures dans un « accident » de chantier pour le moins troublant. Elle charge son fils Alboury (Isaach de Bankolé) de récupérer son corps dans la journée et de le ramener à la maison. Alboury arrive donc devant les grilles du chantier, vêtu d’un costume élégant, afin de réclamer dans le plus grand calme la dépouille de son frère au chef de chantier Horn (Matt Dillon). De l’autre côté des fils barbelés qui encerclent les baraques préfabriquées du chantier où logent les quelques blancs qui dirigent le lieu, se trouve donc Horn, le grand patron, qui a envoyé son ingénieur Cal chercher sa jeune épouse Leone à l’aérodrome du coin. Celle-ci arrive de Londres pour rejoindre son mari. Hormis le trajet en voiture de Cal et Leone, le film se passe au sein de ce chantier, à travers le grillage séparant Horn d’Alboury. Avec une ténacité et une obstination que rien ne peut abattre, Alboury refuse de quitter les lieux sans le corps mort de son frère, alors que Horn lui promet de le lui rendre le lendemain, lui demandant de partir immédiatement. Tout cela sous le regard des gardes, noirs, positionnés en haut des miradors. L’inflexibilité d’Alboury est ravageuse. De plus son élégance et sa sobriété tranchent avec l’atmosphère du chantier, où son frère ouvrier a perdu la vie. Il est un homme seul face à ce lieu clos, extrêmement protégé. C’est donc quasiment un huis clos qui se déroule devant nos yeux, avec une quasi-unité de lieu et de temps (chantier – nuit) déjà présente dans la pièce de Koltès. Claire Denis a adapté assez fidèlement le texte original. Elle a cependant donné plus d’importance au personnage féminin de Leone et l’a modernisé. Et la position d’Alboury, sa manière de voir les choses, est extrêmement présente. Comme l’explique la cinéaste à Radio France : « J’étais autorisée à aller dans l’espace d’Alboury et d’avoir le point de vue d’Alboury aussi, chose qui n’existait pas. (…) C’était vraiment fort. Parce que tout d’un coup quand on filmait la maison des blancs, Matt, Mia, Tom… c’était eux qui étaient en prison en fait. Ils étaient comme des insectes dans leur boîte et ça change complètement. » Il est intéressant d’avoir le point de vue d’Isaach de Bankolé sur l’approche naturelle de la nuit pour une personne africaine : « La nuit, pour l’africain, c’est le jour quelque part, parce qu’on voit dans la nuit. L’œil africain, l’œil noir, est habitué à la nuit. C’est pas étrange pour lui. (…) La mère lui dit : il faut aller chercher le corps. Donc il va chercher le corps et il ne peut pas revenir à la maison sans rien. (…) Pour lui, le seul arrangement c’est de ramener le corps. C’est simple » (Radio France).
Alboury n’est absolument pas un personnage menaçant. Sa présence est comme un « rappel au bon ordre des choses ». Bien sûr le personnage de Horn n’est absolument pas en compréhension de cela. Lui il essaye de négocier le rendu de la dépouille au lendemain, de se disculper, de menacer, mais aussi d’exprimer sa position compliquée, et le fait que son épouse va arriver… Et cela tout au long d’une seule nuit, interminable pour Horn puisqu’Alboury refuse toute transaction, absolument incompréhensible pour lui. Nulle vengeance. Seulement du respect. Son indomptable présence, calme et paisible, est d’une intensité bouleversante au sein de cette atmosphère nocturne, où les petits bruits des gardes se font régulièrement entendre dans les hauteurs des miradors. La puissance d’Alboury transperce par cet excès de civilité, que Claire Denis a absolument voulu souligner : « J’ai souhaité conserver le style oral de la pièce, c’est-à-dire cette politesse excessive entre Horn et Alboury, qui est tellement juste et que j’ai connu lorsque je vivais en Afrique. C’est une politesse haineuse et rébarbative qui marque une frontière. Ne pas cesser d’être extrêmement poli est aussi une barrière entre les êtres » (Arte). Alboury est ainsi l’instigateur de la tragédie. Comme dans une tragédie grecque, ce personnage vient solliciter Horn pour obtenir la dépouille de son frère disparu. La demande de justice est alors au centre du drame. Et provoque de nouvelles contestations, des doutes, qui gangrènent les relations qu’entretiennent les blancs, seuls et entourés de leurs barbelés. Cal et Horn s’accrochent, s’irritent. De ces heurts émerge une certaine culpabilité qui exsude au fur et à mesure que l’insistance silencieuse d’Alboury habite ce lieu désertique. Et au sein de ce huis clos fascinant, il y a la présence de Leone, seul regard féminin au milieu d’un monde masculin, ne comprenant pas le drame étrange qui met sous tension son époux et Cal. En contraste de l’accablement qui enveloppe les personnages, on propose à cette femme du champagne, un feu d’artifices étant prévu pour fêter son arrivée. Pourtant nous ne discernons que des solitudes, du désarroi. L’atmosphère y est sombre.
Claire Denis a rajeuni les personnages. Ils étaient en effet joués par des comédiens plus âgés dans la mise en scène de Patrice Chéreau. Mais elle a désiré se baser sur ce qu’a ressenti Koltès lorsqu’il se trouvait sur les chantiers nigériens. La cinéaste raconte, dans « Nice Matin » : « Je ne voulais pas recomposer l’œuvre, je voulais que Bernard soit avec moi. Il avait réellement travaillé sur un chantier au Nigéria et l’avait raconté à Isaach. Nous sommes partis de cette mémoire concrète pour nous accorder une liberté de mouvement sans jamais trahir l’axe de la pièce originale ». De plus, certaines notes de Koltès dans la pièce décrivent l’aspect de la lumière, « blanche sur le début de route et (…) plus jaune dans la maison, produite par le groupe électrogène » (Radio France). Ces détails ont stimulé le travail de la cinéaste et du directeur de la photographie Eric Gautier. Claire Denis confie à Arte : « Avec Eric Gautier nous avons imaginé ces lampes de route très puissantes, dont Koltès parle dans la pièce du reste. Alboury dit « vos ampoules sont trop fortes, elles me font mal aux yeux » - et aussi des lumières plus douces à l’intérieur de la maison, avec un groupe électrogène. Nous avons réfléchi comment faire des images de nuit avec très peu de lumière. Nous nous sommes posé la question de la pellicule ; finalement nous avons tourné en numérique, avec un étalonnage particulier ». La scène d’aéroport et celle avec les machines de chantier furent tournées de jour, mais tout le reste du film fut tourné de nuit, dans l’ordre chronologique. Et cela au Sénégal. Quant à la couleur rouge, elle était centrale pour Claire Denis. Elle représente cette roche que l’on appelle la latérite, à la tonalité rouge brun, que les chantiers utilisent pour solidifier les sols dans les chantiers. La cinéaste explique, dans « BandeAPart » : « Pour moi ce film était rouge. Je savais que le corps du jeune ouvrier mort était lui-même dans la terre rouge, donc « Le cri des gardes » a toujours été dominé par cette couleur, avec aussi une présence forte de la nuit ». L’atmosphère lumineuse accompagne subtilement l’opposition quasi-silencieuse des personnages, ainsi que la présence sans failles d’Alboury qui habite inflexiblement l’espace et dont l’acuité du regard est perçante. Elle sculpte les corps dans cette nuit infinie, dans cet espace cerclé de barbelés au milieu de la vastitude de ce paysage de l’ouest africain. Claire Denis rend ainsi un touchant et bel hommage à son ami Koltès et à la force de son écriture.
Réalisation : Claire Denis / Scénario : Claire Denis, Suzanne Lindon, Andrew Litvack, d’après l’œuvre de Bernard-Marie Koltès / Direction de la photographie : Eric Gautier / Son : Jean-Paul Mugel / Montage : Guy Lecorne, Sandie Bompar / Avec : Isaach de Bankolé (Alboury), Matt Dillon (Horn), Tom Blyth (Cal), Mia McKenna-Bruce (Leone), Brian Begnan (Nouafia), Moussa Thiam (Moses) / Production : Arte France Cinéma, Astou Films, Curiosa Films, Goodfellas, Saint Laurent et Vixens ; en association avec Willa / Distribution France : Les films du Losange / Sortie 08/04 26