TWELVE YEARS A SLAVE de Steve McQueen

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« Twelve years a slave » est le troisième long métrage de Steve Mc Queen, metteur en scène anglais qui se consacre au cinéma depuis 2008. Artiste de talent, le cinéaste s’était déjà fait une belle réputation dans la sphère de l’art contemporain en présentant entre autres de nombreuses installations vidéo, quelquefois troublantes, et ayant souvent un lien avec le cinéma. Le vidéaste décida ensuite de se consacrer à la fiction cinématographique avec « Hunger ». Son cinéma dépeint et retrace des épreuves existentielles intenses, des parcours humains éperdus et émotionnellement puissants.

 

Lorsque Brad Pitt entra en relation avec lui, après « Hunger », Steve Mc Queen lui confia vouloir faire un film sur l’esclavage. Leur collaboration naquit et l’acteur devint le coproducteur de « Twelve years a slave ». Le cinéaste s’est basé sur l’adaptation des mémoires d’un noir américain, Salomon Northup, né en homme libre dans l’état de New York, et kidnappé à Washington pour être emporté et vendu à la Nouvelle Orléans. Cet homme, esclave en Louisiane durant douze années, fut retrouvé et arraché des mains de son tortionnaire en 1853. Il redevint un homme libre et écrivit aussitôt son histoire. 

Le début du film s’ouvre en 1841 et nous présente Salomon en homme confortablement installé à New York, entouré de sa femme et de ses deux enfants. Il s’habille élégamment, est apprécié par son entourage, et joue magnifiquement du violon. C’est ainsi qu’il est repéré par deux hommes qui se disent artistes et qui cherchent à engager un talent pour quelques représentations à Washington. Salomon est confiant et ravi. Mais ces hommes le droguent, le séquestrent et le livrent à une organisation qui l’emporte par bateau, avec d’autres prisonniers, dans un état du sud esclavagiste. Là il est privé de son identité et n’a plus le droit de prononcer son véritable nom : il doit désormais s’appeler Pratt. Il devient une marchandise, un produit qui va être exposé, comme de nombreux hommes, femmes et enfants, à des propriétaires terriens qui font leur marché. Cet état de fait peu connu, de ces mercenaires qui enlevaient des citoyens libres noirs américains pour les livrer aux Etats du sud afin de les monnayer, était bien réel avant que la guerre de Sécession n’ait lieu. Les propriétaires terriens qui participaient à cette ignominie pratiquaient un esclavage à fondement purement racial, qui s’était institutionnalisé progressivement et était devenu un point névralgique et affreusement abject de l’organisation sociale et économique des Etats–Unis du sud.

Steve Mc Queen a décidé d’exposer dans toute sa véracité la réalité de ce que représentait le quotidien des esclaves. Et c’est de leur point de vue qu’il le raconte, sans aucune concession, ni demi-mesure. Il ne se dérobe pas devant l’insoutenable. C’est nous qui détournons les yeux de l’écran face au supplice de Salomon, face au calvaire de Patsey, aimée odieusement et sauvagement par son maître, face à la monstrueuse séparation d’Eliza d’avec ses enfants. Le cinéaste montre des corps, bringuebalés au gré de leurs maîtres dans les plantations, les échangeant selon leurs problèmes d’opulence et leurs déboires. Ces corps ne sont plus que des propriétés ; ils sont bafoués et privés de leur humanité. Michael Fassbender joue un de ces propriétaires, du nom d’Edwin Epps, avec une perversité et une ambivalence redoutables. Le comédien, dont Steve Mc Queen ne se sépare plus puisqu’il était déjà dans « Hunger » et « Shame », interprète magistralement cette figure du mal personnifié, qui justifie sa maltraitance par une interprétation de la Bible très personnelle. La haine de ces êtres dits civilisés anéantit inlassablement Salomon.

Le temps est comme en suspend, sclérosé par une interminable descente aux enfers, elle-même orchestrée par une mise en scène qui ne nous épargne rien. Steve Mc Queen utilise à plusieurs reprises de longs plans fixes dont la durée s’étend jusqu’à ce que l’émotion soit à son apogée, dans le tourment et l’effroi. L’un des plus impressionnant quant à son agencement est celui de Salomon, pendu à une corde mais dont la pointe des pieds arrive à toucher terre, qui oscille entre la vie et la mort, à l’extrême limite de l’étranglement. Cette torture physique est accompagnée d’une violence psychologique inouïe : en arrière-plan nous apercevons les autres esclaves aller et venir, sans la moindre réaction ni même un regard vers Salomon. Nous voyons aussi les enfants jouer, tout naturellement, à quelques mètres de lui. Leurs rires tranchent effroyablement avec les bruits d’étouffement, les insoutenables raclements de gorge. En un plan unique, l’inimaginable se produit. L’indifférence des autres esclaves n’est gérée que par la terreur : pour survivre, la froideur et l’inexpressivité sont une contrainte cruciale. Les sentiments sont prohibés. Dans quel espoir ? « Subir des situations inhumaines, endurer la souffrance, mais vivre. Tenir bon, pour l’amour de leurs enfants », nous répond Steve Mc Queen. La dignité du cœur permet de ne pas se départir d’une condition humaine bafouée.

« Twelve years a slave » a essentiellement été tourné dans des décors naturels, en Louisiane, non loin de l’endroit où Salomon Northup a réellement été détenu en tant qu’esclave. La beauté du site illumine les images qui tranchent considérablement avec l’effroyable contexte du film. Lorsque le cinéaste parle des paysages de la Louisiane, il est subjugué : « c’est si beau, les arbres semblent sortis d’un conte de fées ». Sean Bobbitt, le directeur photo de Steve Mc Queen depuis maintenant plus d’une dizaine d’années, a magnifié les décors grâce à un subtil travail sur la lumière, afin de créer une esthétique visuelle aux nuances très élaborées. La palette chromatique est splendide et entretient une tragique dichotomie avec le propos narratif. Le réalisateur dit s’être inspiré du peintre espagnol Francisco de Goya. Il admire ses peintures autant pour l’art de représenter des scènes âpres, dont la pénibilité dépasse l’entendement, que pour l’émotion et la fascination ressenties devant la beauté qui en émane. De son point de vue, la vérité historique n’a pas à se démunir d’une esthétisation artistique puissante. Les costumes eux-mêmes ont été confectionnés en fonction d’un ensemble de tons qui rappellent les couleurs de la terre.

Tous ces paramètres procurent à « Twelve years a slave » une belle maîtrise artistique pour un film bouleversant dont on ne peut sortir indemne. Le cinéaste voulait rester au plus près de la réalité, pour que la mémoire s’enrichisse et n’oublie jamais. Il nous livre un chapitre de l’histoire jusqu’ici peu abordé. C’est un pénétrant coup de poignard qui éveille et bouscule nos consciences.

Drame réalisé en 2013 par Steve McQueen avec Chiwetel Ejiofor, Benedict Cumberbatch, Michael Fassbender...

Date de sortie : 22 janvier 2014.

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